Affichage des articles dont le libellé est Paysans indiens. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Paysans indiens. Afficher tous les articles

vendredi 6 avril 2012

OGM: Récits de victoires contre Monsanto

AGRICULTURE - Un rapport de plusieurs OGM relate les combats des paysans du monde entier contre la firme américaine...


D'Europe à l'Amérique latine en passant par l'Afrique et l'Inde, des milliers de paysans se sont élevés contre Monsanto et ses OGM: des efforts qui ont convaincu des décideurs politiques à mieux encadrer le secteur agroalimentaire, selon un rapport d'ONG. «Là où Monsanto est présente, les semences locales deviennent illégales, la biodiversité disparaît, les terres sont polluées, les paysans et ouvriers agricoles empoisonnés, criminalisés, expulsés de leurs terres», assurent Les Amis de la Terre International, Via Campesina et Combat Monsanto dans un rapport qui sera publié jeudi. Témoignages à l'appui, il relate les récents combats contre le principal fournisseur de semences génétiquement modifiées.
Le groupe américain Monsanto, fondé en 1901, s'était rendu célèbre par des produits chimiques agricoles dangereux pour la santé comme le DDT, ou les composants de l'Agent Orange, un défoliant utilisé par l'armée américaine au Vietnam. «Ce rapport démontre que les fortes objections des mouvements sociaux et des organisations de la société civile ont un impact sur les décideurs politiques chargés d'encadrer le secteur agroalimentaire et d'édicter les règles en matière de pesticides et de cultures transgéniques», souligne le texte.

Des victoires partout dans le monde

En Europe, l'opinion publique reste majoritairement opposée à la production alimentaire à partir de semences OGM. Mais la tâche est plus difficile pour les opposants dans les pays en développement ou émergents. Néanmoins des mouvements paysans y ont remporté des succès: le moratoire imposé sur l'aubergine BT, version transgénique de ce légume de base en Inde, le rejet des dons de semences hybrides en Haïti, après une mobilisation massive, en raison des risques pour la souveraineté alimentaire.
Au Guatemala des réseaux anti-OGM ont alerté sur des projets de législation et d'adoption de programmes de développement américains favorisant l'arrivée de semences transgéniques dans le pays. En Afrique, une Alliance pour la souveraineté alimentaire encourage à ne pas suivre l'exemple de l'Afrique du sud qui a adopté la technologie OGM «bien que les variétés de plantes transgéniques en question (...) ne résistent ni à la sécheresse ni aux inondations», note le rapport. Malgré toute cette mobilisation le rapport déplore «l'offensive sans précédent de l'agronégoce sous la bannière de la nouvelle économie verte dans les préparations du sommet Rio+20» en juin.
 A.C. avec AFP

samedi 31 mars 2012

Guatemala: La marche des communautés indigènes et rurales pour la défense de leurs terres

Des centaines d'Indiens et de campesinos (paysans) guatémaltèques ont participé à une marche de 9 jours pour défendre leurs terres, protester contre les relocalisations forcées, et attirer l'attention sur tous les problèmes qui concernent les communautés rurales. Cultural Survival explique [en anglais] :
Cette marche est organisée par le Comite de Unidad Campesino, (CUC) [Comité pour l'unité paysanne] pour attirer l'attention de l'Etat du Guatemala ainsi que des médias locaux, nationaux et internationaux sur les problèmes auxquels sont confrontés les paysans et les Indiens des régions rurales qui forment la majorité du pays.

Le rapport poursuit :
Les responsables du mouvement ont publié un communiqué de presse,Déclaration de la Marche pour la Résistance, la Dignité, et la Défense de notre Terre et nos Territoires, qui formule les revendications suivantes - rappels des griefs depuis longtemps exprimés par les paysans et indigènes au Guatemala :
  • Suppression de la dette agraire imposée aux fermiers par l'Etat ; juste redistribution de la terre pour que chaque agriculteur ait au moins un terrain qui lui permette de cultiver de quoi subvenir à ses besoins
  • Fin des relocalisations forcées, en particulier dans la Vallée de la Polochic, Département d'Alta Verapaz, où le problème perdure. Des centaines de familles ont été violemment chassées de chez elles pour faire place à des plantations de palme africaine et de sucre en mars 2011.
  • Fin de la persécution et de la condamnation des populations indigènes qui combattent pour leurs droits, dont les 8 femmes autochtones de San Miguel Ixtahuacán contre qui un mandat d'arrêt est prononcé pour avoir dénoncé ce qui se passe dans la Mine de Marlin.
  • Annulation des concessions pour l'exploitation minière, pétrolière, hydroélectrique et pour la mono-culture.
  • Ratification des lois par le congrès en faveur des communautés autochtones démunies, dont la loi 4087, loi pour des médias communautaires, qui légaliserait la radio communautaire.
James Rodriguez, photographe et blogueur a publié un reportage photo [en espagnol] de l'arrivée des marcheurs dans la ville de Guatemala le 26 mars 2012 :
Después de 9 días y 212 kilómetros, la Marcha Indígena, Campesina y Popular por la defensa de la Madre Tierra, contra los desalojos, la criminalización y por el Desarrollo Rural Integral, llegó al centro de la Ciudad Capital. Según miembros del Comité de Unidad Campesina (CUC), se estima que alrededor de 15,000 personas participaron en esta novena y última jornada.
Après 9 jours et 212 kilomètres, la marche populaire des autochtones et des paysans pour la défense de notre Terre Nourricière, contre les expropriations, les condamnations, et pour un développement rural intégré, est arrivée au centre de la capitale. Selon les membres du Comité pour l'unité paysanne (CUC) près de 15000 personnes ont participé au 9ème et dernier jour de la marche.


Source:




mardi 6 septembre 2011

Bill Gates et Monsanto à l’assaut des paysans africains


Par Emmanuelle Walter

L’agriculture transgénique pour tirer de la pauvreté les paysans pauvres des pays pauvres, c’est une évidence pour nos amis Bill et Mélinda Gates, dont la Fondation richissime a entrepris de sauver le monde depuis plusieurs années. J’avoue que j’ignorais cette alliance objective entre deux capitalismes totalitaires et débridés, celui de Microsoft et celui de Monsanto (ceux-là même qui fabriquaient l’agent orange pendant la guerre du Vietnam).

J’ai commencé par lire avec intérêt cet article (Terra eco), révélations de Wikileaks sur la colère de la diplomatie américaine, toute dévouée à Monsanto, à propos des résistances françaises aux cultures transgéniques. Et puis je suis allée fouiner sur le site de Bill et Mélinda, ce que je n’avais jamais fait jusqu’alors. Et là, aucun doute : tout en défendant à cor et à cris les "small farmers", frôlant un discours à la Pierre Rabhi (je plaisante), voilà que Bill et Mélinda nous vendent Monsanto. Comme ça, par exemple : "Monsanto, a multinational agricultural biotechnology corporation, is a leader in drought-tolerance technologies and has committed to making these proprietary technologies available royalty-free to small farmers in Africa." Gratos en plus. Trop aimable.

Monsanto est cette énorme firme US qui propose des semences OGM, génétiquement modifiées (=résistantes à plusieurs maladies), et qui enchaîne les agriculteurs en leur vendant des graines ne pouvant être resemées, ce qui les contraint à en acheter l’année suivante. Monsanto, premièrement joue aux apprentis sorciers avec les OGM, deuxièmement surendette et esclavagise les agriculteurs, troisièmement nuit à l’environnement. Pour mémoire, on lira dans un article du Monde Diplomatique une petite note édifiante : "La multinationale a été condamnée pour pollution des sols, des nappes phréatiques et du sang des populations avec les polychlorobiphényles (PCB) aux États-Unis et au Royaume-Uni (Pays de Galles), et pour publicité mensongère quant à la nature soi-disant biodégradable de son désherbant Roundup aux États-Unis et en France (condamnée à New York en 1996 et à Lyon en 2008)."

On se souviendra également de ça, toujours dans le Diplo : "Monsanto est par ailleurs dénoncée pour avoir contribué à ruiner des dizaines de milliers de paysans dans les pays les plus pauvres, comme l’Inde, où le surendettement des semeurs de coton a entraîné des vagues massives de suicide." Sur les méthodes Monsanto, lire aussi cet article édifiant de Rue89.

Bill et Mélinda veulent donc sauver les "small farmers" en faisant d’eux les obligés d’une compagnie prédatrice. Cool.



Source: http://www.altermonde-sans-frontiere.com/spip.php?article17649

mardi 5 juillet 2011

Vandana Shiva : « Le libre-échange, c’est la dictature des entreprises »


PAR AGNÈS ROUSSEAUXNADIA DJABALI (4 JUILLET 2011)

Écrivain, physicienne, prix Nobel alternatif, la militante écologiste indienne Vandana Shiva est une résistante infatigable contre les entreprises qui pillent son pays, comme Monsanto. Elle pose un regard lucide sur les enjeux de la période : crise écologique, financière, protectionnisme, risque nucléaire, OGM... Quelle civilisation sommes-nous en train de construire ? Comment redonner du pouvoir aux citoyens face aux multinationales ? Comment construire de réelles alternatives globales ? Entretien.













Basta ! : Les combats que vous menez sont liés à la souveraineté – alimentaire, sur les terres, l’eau, les semences. Qu’est-ce que la souveraineté ? En quoi est-ce un enjeu majeur du 21e siècle ?

Vandana Shiva : La redéfinition de la notion de « souveraineté » sera le grand défi de l’ère post-globalisation. La mondialisation était fondée sur l’ancienne notion de souveraineté, celle des États-nations héritée de la souveraineté des monarques et des rois. La nouvelle notion de souveraineté est le fondement de la résistance à la mondialisation. Cette résistance se traduit par le slogan : « Le monde n’est pas une marchandise.  » Actuellement, les Grecs disent : « Notre terre n’est pas à vendre, nos biens ne sont pas à vendre, nos vies ne sont pas à vendre. » Qui parle ? Les peuples. Revendiquer la souveraineté des peuples est la première étape de la souveraineté alimentaire, de l’eau ou des semences. Mais il y a une seconde partie : les peuples revendiquent le droit de protéger la Terre, et non celui d’abuser d’elle comme d’autres la maltraitent. Ainsi la souveraineté des terres, des semences, des rivières rejoint la souveraineté des peuples. Avec la responsabilité de protéger ce cadeau de la Terre et de le partager équitablement.


Pour garantir cette souveraineté, faut-il fermer davantage les frontières ?

Aucune frontière n’est jamais totalement fermée. C’est comme la frontière de notre peau, qui nous protège de l’invasion de toute infection : des ouvertures permettent à la transpiration de sortir, pour maintenir notre équilibre, préserver notre santé. Toutes les frontières sont poreuses. Un corps souverain sait comment réguler ces entrées et sorties. Il sait quand trop de chaleur entre dans le corps. Il sait comment s’opposer aux virus. Quand un corps perd cette autonomie, cette souveraineté, il devient malade. C’est la même chose pour un pays, gouverné par un peuple souverain et autonome. Ce peuple peut dire : « Notre lait est vendu 14 roupies/litre, votre lait européen qui débarque à 8 roupies/litre va détruire l’économie laitière en Inde, donc j’ai le droit de réguler ce qui entre. » La régulation est vitale pour tout système vivant. La dérégulation, c’est l’appel de la mort. Un corps dérégulé meurt. De même, une nation, une économie dérégulée meurt.

Nous ne disons pas « non au commerce », mais « non au commerce dérégulé ». Non à un marché dérégulé où les conditions des échanges sont déterminées par l’avidité des entreprises, qui s’approprient nos impôts, créent des prix artificiels, entraînant dumping social et destruction de la souveraineté alimentaire. Ce système nuit aux paysans d’Inde. Et il nuit aux paysans d’Europe qui ne peuvent pas gagner leur vie, car les coûts de production sont supérieurs aux prix de vente du lait. L’agrobusiness et ses profits sont au centre de cette équation. Elle a pour conséquence le dumping, l’accaparement, le meurtre de nos paysans, le massacre de nos terres, et tous ces gens qu’on tue avec une alimentation empoisonnée.


Le protectionnisme peut-il être une solution face à cette exploitation du vivant, en empêchant les multinationales d’avoir accès à ces ressources qu’elles exploitent ?

Tout comme nous devons redéfinir la notion de souveraineté, nous devons repenser la notion de protectionnisme. Un protectionnisme lié à la protection des écosystèmes, à l’écologie, est un impératif. Nous devons dire stop à la dévastation de nos rivières, stop aux déchets toxiques, stop au dumping des OGM par la manipulation des politiques mondiales par une multinationale. Cette protection est un devoir. Le cycle de Doha [1] n’a entraîné aucun progrès depuis une décennie à cause d’un seul facteur : le problème de la subsistance des paysans. En 1993, nous avons organisé un rassemblement d’un demi-million de personnes pour faire pression sur le gouvernement indien : « Si vous signez les accords du GATT, nos paysans vont mourir. » Résultat : les accords du GATT ont été signés, et 250.000 paysans indiens se sont suicidés, notamment à cause de leurs dettes !

Cet endettement des paysans est lié à une décision politique particulière : la dérégulation du marché des semences, qui a permis à Monsanto de devenir par exemple l’unique vendeur de semences sur le marché du coton. La multinationale contrôle 95% de ce marché et dicte les prix. Une équipe de scientifiques indiens vient de montrer que les OGM ne ne fonctionnent pas. Dans les champs, c’est manifeste : les paysans doivent utiliser 13 fois plus de pesticides avec les OGM. Ce qui est formidable pour Monsanto qui les commercialise. Mais une cause d’endettement pour les paysans, et donc une cause de suicides.

La protection de nos paysans est un « protectionnisme vital ». Le protectionnisme est vu comme un « péché », car la dérégulation a été érigée en norme. Interférer dans la corruption, les manipulations et l’avidité des multinationales, c’est du protectionnisme. Et donc, pour certains, c’est mauvais. Non ! C’est un devoir social, c’est un devoir écologique. Et la cupidité des multinationales n’est pas un droit ! Elles écrivent à l’OMC, rédigent des accords et disent : « Maintenant nous avons des droits et personne ne peut les changer. » Nous les changerons.


Vous écrivez que « le libre-échange est un protectionnisme pour les puissants ». Doit-on construire un protectionnisme pour les plus « faibles » ?

Le libre-échange, dans la manière dont il a été façonné, n’est pas du tout libre. Il n’est pas démocratique. Cinq entreprises se rencontrent, écrivent un accord sur les droits de la propriété intellectuelle et cela donne à Monsanto le droit de considérer des semences comme sa « propriété intellectuelle » ! Cela permet à des entreprises comme Novartis de voler les médicaments aux plus pauvres et de les faire payer 10 fois plus cher. Un mois de traitement contre le cancer, avec les médicaments génériques disponibles en Inde, coûte 10.000 roupies. Et Novartis veut faire payer 175.000 roupies par mois. Quand le tribunal juge qu’il n’est pas possible de déposer un brevet, car ces médicaments existent déjà et que ce n’est pas une « invention », Novartis défie les lois indiennes. La plupart des Indiens ne pourront pas payer le prix demandé par la multinationale. Novartis répond : « Seuls 15% de Indiens nous importent. » Cinq entreprises ont écrit une loi sur la propriété intellectuelle, et affirment ensuite que 85% des gens peuvent mourir du manque de médicaments ! C’est un système criminel.

Quand cinq géants commerciaux, comme Cargill (multinationale états-unienne de l’agroalimentaire), rédigent l’accord sur l’agriculture, ils définissent l’alimentation non comme le droit de chaque humain à se nourrir, mais comme une marchandise qu’ils veulent contrôler. Ce n’est pas la liberté, ce n’est pas le libre-échange. C’est du commerce monopolistique, c’est du commerce coercitif. Cela revient à tuer des gens, car un milliard de personnes souffrent aujourd’hui de la faim dans le monde, à cause de ce système. Le libre-échange actuel, c’est la dictature des entreprises. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une réelle liberté, pour chaque personne, chaque enfant, chaque femme, chaque espèce sur Terre. Une réelle liberté, liée à la vie.


Vous étiez récemment aux États-Unis dans le Wisconsin pour soutenir les manifestants qui se battent pour défendre leurs droits et les services publics. Les services publics sont-ils aussi un bien commun à protéger ?

Il y a deux types de biens communs. Les ressources vitales – eau, terre, semences, air, océans – données par la nature et modifiées par les humains. Et les services liés aux besoins essentiels : l’éducation, la santé, la façon de gérer nos villes, comme les services de lutte contre les incendies... Ce sont des services publics vitaux. Ce qui compte, c’est « l’esprit de service » : quand un pompier lutte contre le feu, quand il aide les gens, il ne regarde pas le danger. Et quand ces services sont privatisés, les coûts augmentent. Un tiers des emprunts en Inde sont liés à l’achat de médicaments. La principale raison pour laquelle les gens vendent leurs maisons aujourd’hui, c’est pour se soigner. La privatisation des services publics prive la société de ses droits. Nous devons les défendre comme des biens communs.


Pensez-vous que le mouvement altermondialiste puisse apporter des solutions aux crises globales : environnementale, économique, financière ?

Le mouvement altermondialiste a extrêmement bien réussi : nous avons rendu l’Organisation mondiale du commerce caduque. L’OMC ne s’est jamais relevé après les mobilisations lors du Sommet de Seattle, en 1999. On avait imaginé que 5.000 personnes viendraient à Seattle, et nous étions 30.000 ! On ne s’attendait pas à voir les syndicats. Ni les étudiants, qui étaient pourtant majoritaires. Le sommet de Doha en 2001 a ensuite été marqué par les événements du 11 septembre, avec une grande pression militaire. J’y étais. Certains ont dit aux gouvernements que s’ils ne signaient pas les accords de Doha, ils seraient traités comme des membres d’Al-Qaïda : « Vous êtes avec nous ou contre nous. » Résultat : rien n’a bougé à Doha, à cause de cette pression sur les gouvernements !

Des mouvements plus ciblés ont aussi été très fructueux. Nous avons par exemple mis la question de la « souveraineté » sur l’agenda politique. Personne ne peut plus aujourd’hui ignorer cette question. Nous avons mis en avant la défense de l’eau comme un bien public. Et regardez le référendum en Italie ! 95% des Italiens ont dit non à la privatisation de l’eau. Idem dans le domaine des semences : je vais bientôt publier un rapport sur Monsanto, sur ses mensonges, sur la situation de monopole qu’ils ont créée et l’échec des technologies OGM à accroître les rendements. Le mouvement pour une alimentation sans OGM est très bien organisé.

Le mouvement altermondialiste a besoin de franchir une nouvelle étape. Quand on parle de la Banque mondiale, du FMI et des plans d’ajustement structurels, la plupart des gens se focalisent sur les pays du Sud, sur le « monde en développement ». Mais aujourd’hui le FMI est en Europe ! En Grèce, en Irlande… Des pays en crise, non du fait d’une mauvaise gestion, mais à cause des banques de Wall Street, à cause d’un système financier corrompu qui a provoqué cette crise totale. Nous devons maintenant faire trois connections vitales. La première est la question Nord-Sud. 

Aujourd’hui tout le monde est « au Sud ». Le Nord ? Ce sont les multinationales et les gouvernements. Nous devons tous nous considérer comme le « monde du Sud » et nous organiser en fonction de cela. La seconde connexion nécessaire, c’est de dépasser le fossé entre économie et écologie. Dans nos esprits, mais aussi dans nos organisations. 45% des jeunes sont au chômage en Espagne, nous devons nous tourner vers l’écologie pour créer de nouvelles opportunités d’emploi, car ce ne sont pas les banques ou Wall Street qui les fourniront. La troisième connexion, c’est entre démocratie économique et démocratie politique. La démocratie a été réduite au droit de vote. Les responsables de la crise ont mis l’Espagne dans un tel état que José Zapatero est obligé d’agir contre ceux qui ont voté pour lui, et il perdra peut-être les prochaines élections. Si les politiques sont bons, ils ont les mains liées, et s’ils sont mauvais, ils sont une part du problème. Nous devons aller vers une démocratie profonde où les gens ont vraiment la possibilité de prendre des décisions.


Vous voulez un mouvement qui permette de sortir de la culture dominante de violence et de destruction. Mais face à la violence du système économique, des acteurs économiques, comment rester non-violents ?

Personne n’a mieux parlé du pouvoir de la non-violence que Gandhi. « Nous ne pouvons pas démanteler la maison du maître avec les outils du maître », a dit la poétesse américaine Audre Lorde [2]. Nous avons besoin d’outils différents. Ils doivent être non-violents, parce que la non-violence est plus soutenable, et qu’elle efface vos peurs. Ceux qui luttent de manière violente doivent se cacher tout le temps. Je préfère me tenir droite face aux multinationales pour leur dire ce que je pense d’elles. Agir « sans peur » est notre plus puissante arme. Et la non-violence crée également un soutien plus large. Et nous vivons à une époque où une poignée de personnes ne peut pas mener les batailles pour toute la société. C’est toute la société qui doit être engagée. Les actions non-violentes sont une invitation à toute la société à participer au combat.


Vous dites que dans la civilisation industrielle prédomine en permanence le vocabulaire de la guerre. Notre civilisation est-elle en état de guerre ?

Le paradigme dominant de la civilisation industrielle est définitivement un paradigme de guerre. Des scientifiques comme Newton ou Descartes ont créé ce cadre : tous enseignent la guerre de l’humanité contre la nature. Tout est défini à partir de cela. Les outils eux-mêmes sont liés à la conquête sur la nature. Regardez les noms des pesticides : Round Up, Scepto, Machete. Il est toujours question de « tuer ». Mais on ne peut pas gérer la vie à travers le meurtre. Un élément crucial du mouvement émergent est de faire la paix avec la Terre et la paix dans nos esprits. Et ce qui est beau, c’est qu’alors tout devient possible. Quand vous réalisez que tout est en relation, de nouvelles communautés peuvent être créées. Quand vous réalisez que nous sommes partie prenante de la Terre, de nouvelles opportunités de travail peuvent être créées. Si vous pensez que vous êtes en guerre, vous passez tout votre temps à la conquête violente. Cela demande beaucoup d’énergie, et détruit beaucoup. Et ça ne laisse pas de place pour l’humanité, et pour les autres espèces.


L’énergie nucléaire est-elle une dimension de cette guerre de l’homme contre la Terre et contre lui-même ?

Aux débuts de l’utilisation de l’atome, il y a la Seconde Guerre mondiale. Même quand il n’est pas question d’armes nucléaires, la technologie nucléaire est toujours guerrière. La fission de l’atome, c’est déjà une guerre. Utiliser la fission de l’atome pour faire bouillir de l’eau est d’ailleurs une stupidité. Et que dire de cette énorme quantité de déchets qui vont perdurer pendant 250.000 années ! Nous avons besoin de plus en plus d’énergie, pour maintenir la sécurité énergétique. C’est une guerre permanente. Le nucléaire est une guerre injustifiée et infondée contre la Terre et l’humanité. Fukushima a été un réveil. Cette catastrophe nous montre que nous ne sommes pas plus puissants que la nature.

La plus grande centrale nucléaire du monde est construite en ce moment en Inde, à Jaitapur, par Areva. Tout ce projet repose sur des subventions, y compris l’accaparement de terres fertiles. Et quand les habitants osent dire non, par des manifestations contre cette centrale, ils se font tuer. Personne ne peut protester. Les gens ne sont pas autorisés à se réunir. Tous les élus locaux ont démissionné, affirmant qu’ils n’ont plus aucune raison d’être s’ils ne peuvent pas se réunir pour prendre des décisions. Si vous allez à Jaitapur, vous verrez une zone de guerre. J’espère que les Français rejoindront les habitants de Jaitapur pour demander à Areva de se retirer de ce projet. Et nous pourrons alors vivre en paix.


Peut-on « réformer » notre civilisation ?

Tout d’abord, y aura-t-il une civilisation ? Nous avons deux options : soit continuer dans la voie actuelle et nous enfoncer dans une impasse. Une impasse économique, comme avec la Grèce ; politique, comme ce qui a mené au printemps arabe ; écologique, comme nous le voyons partout, quand les ressources naturelles sont volées aux peuples pour alimenter l’économie mondiale. La seconde voie que l’on peut suivre, c’est celle de la paix. Une paix qui n’est pas un signe de faiblesse, mais un signe de force. Ceux qui sont exclus aujourd’hui, ceux qui ne sont pas partie prenante de la guerre de conquête, joueront alors un rôle de leadership : les communautés indigènes, les jeunes, les femmes...

La construction de cette paix façonnera la nouvelle prospérité. Nous avons été fous de penser que plus il y aurait d’argent dans le monde, et dans les poches des banques, des grosses entreprises et des nouveaux oligarques, meilleure serait la société. La crise grecque est causée par des banques. Et les gens disent : « Basta ! Plus jamais ça ! Nous ne donnerons pas plus. » La réelle prospérité, c’est la santé de la nature et des humains. C’est une communauté forte où chacun peut prendre soin des uns des autres. La civilisation que nous devons construire est une civilisation de larges réseaux de communautés souveraines, organisées de manière autonome, et non dominées par un pouvoir centralisé, politique ou économique.


Voyez-vous des signes d’espoir aujourd’hui ?

Je vois des signes d’espoir partout où il y a une résistance. Chaque communauté en Inde qui se bat contre l’accaparement des terres, qui participe à notre mouvement Navdanya pour que les semences restent un bien public, tous ceux qui tournent le dos à l’économie suicidaire de Monsanto ou pratiquent l’agriculture biologique. Toute communauté qui se bat contre la privatisation de l’eau. Tout ce qui se passe dans les rues de Madrid, en Irlande, en Islande, en Grèce. Les résultats du référendum en Italie sur le nucléaire ou la privatisation de l’eau. Ce sont d’incroyables signes d’espoir. Ce qu’il faut maintenant, c’est une nouvelle convergence mondiale, de tous les combats. Et un déchaînement de notre imagination : il n’y a pas de limites à ce que nous pouvons construire.

Propos recueillis par Agnès Rousseaux
Vidéo : Nadia Djabali

Notes

[1] placé en 2001 sous l’égide de l’OMC était constitué d’une série de négociations portant principalement sur l’agriculture et l’accès des pays en développement au marché des prix agricoles. Aucun accord n’est survenu.
[2] « The master’s tools will never dismantle the master’s house »






Sources
http://www.bastamag.net/article1622.html

mercredi 1 juin 2011

La détresse des paysans indiens portée à l'écran

Pour son premier film, Maudite Pluie !, le réalisateur indien Satish Manwar a choisi la fiction : il décrit la douloureuse réalité des suicides de paysans dans son pays. Avec sensibilité et justesse, il recrée l’intimité d’une famille d’agriculteurs qui lutte pour joindre les deux bouts.





Ma mort sera comme une pluie inopportune/ Ma mort vous semblera probablement insensée/ Ici, j'ai laissé mon corps pendre, comme ultime preuve d'existence..."
Maudite Pluie ! [Gabhricha Paus est le titre original en marathi, la langue régionale de l'Etat indien du Maharashtra] débute avec ces vers poignants du poète et fermier Shrikrishna Kalamb. Il les écrivit en mars 2008, deux jours seulement avant de mettre un terme à sa vie, confronté aux mauvaises récoltes et à un endettement grandissant. Le poème donne le ton de ce film marathe remarquable. Maudite Pluie ! a été acclamé et primé dans tous les festivals, de Cuba à Los Angeles, de Durban à Rotterdam.
Ce film à la fois saisissant et simple a pour sujet le suicide dans le monde paysan, et se focalise plus précisément sur la détresse et les difficultés personnelles que sur les problèmes sociaux au sens large. Les dettes, les emprunts, les récoltes insuffisantes et les revenus trop faibles – tout cela dessine la toile de fond sur laquelle deux points de vue divergents vont se heurter. Pour commencer, il y a Patil, cet homme paresseux, pragmatique et passant son temps à écouter la radio, qui a abandonné son travail d'agriculteur, conscient que le produit de la terre ne lui rapportera pas grand-chose. Et puis il y a Kisna, qui s'acharnera au travail jusqu'à ce que la mort l'arrache à sa ferme.
Le site web du film et la bande annonce: http://www.mauditepluie.com/ 

lundi 28 mars 2011

La cause des paysans indiens défendue à La Haye

Palagummi Sainath, journaliste spécialisé dans les affaires rurales à The Hindu, était de passage à Paris fin mars pour présenter aux étudiants de Science-Po son film « Nero’s guests ». Ce documentaire sur la détresse de la condition paysanne en Inde est également projeté à La Haye (Pays-Bas) dans le cadre du festival « Movies that matter », organisé par Amnesty International jusqu’au 30 mars.
Devant les étudiants de Sciences-Po Paris à qui il présente son film fin mars, le journaliste P. Sainath dénonce les agissements du gouvernement indien envers les paysans. (Kilian FICHOU)
Ces dix dernières années, plus de 200 000 paysans se sont suicidés en Inde. Etouffés par les dettes, accablés par l’augmentation du coût de la vie, ils s’enfoncent de plus en plus dans une misère dont ils n’ont aucune chance de se dégager. En 2009, les chiffres officiels du Bureau national des statistiques criminelles faisaient état de 17 368 suicides chez les agriculteurs, le pire chiffre de la décennie. « C’est l’ultime recours qu’ils ont trouvé pour exprimer leur désespoir », constate sombrement P. Sainath. Depuis plus de vingt ans, celui qui se définit comme un « journaliste rural » arpente les Etats indiens les plus exposés au phénomène – Maharashtra, Karnataka, Andhra Pradesh, Madhya Pradesh et Chhattisgarh – à la rencontre des petits exploitants.
Pour lui, la situation est de plus en plus critique dans les campagnes indiennes : « Un paysan qui emprunte de l’argent pour acheter un tracteur doit payer 12 % d’intérêts, là où un homme d’affaire s’offrant une Mercedes ne paiera que 7%. Avec des revenus en chute libre depuis des années, comment voulez-vous que les agriculteurs s’en sortent ? »
Une « culture de l’argent » qui pousse les agriculteurs au suicide
La faute aux grandes compagnies et au Fonds monétaire international (FMI), que le journaliste accuse d’avoir détruit le modèle agraire indien : « L’agriculture commerciale, qui cultive le café, le thé, ou encore la vanille, a supplanté l’agriculture nourricière. C’est elle qui affame l’Inde et pousse les paysans à s’endetter pour cultiver des semences censées rapporter plus d’argent. » Une « culture de l’argent » qui s’est avérée fatale pour bon nombre d’agriculteurs, et c’est parmi ces exploitants que l’on trouve le plus haut taux de suicide ces dernières années.
C’est ce grand désarroi du monde rural indien que P. Sainath tente de montrer dans son documentaire, « Nero’s guests ». Présenté au festival « Movies that matter » de La Haye, le film s’inscrit dans une sélection de dix œuvres mettant en avant le travail de défenseurs des droits de l’homme. Et tente au passage d’attirer l’attention sur un phénomène encore trop ignoré par les médias. « Entre 1991 et 2001, près de huit millions d’Indiens ont abandonné l’agriculture, souligne P. Sainath, soit 2 000 paysans par jour. Aujourd’hui, vous ne trouverez plus un seul jeune Indien prêt à reprendre l’exploitation de son père. On ne peut pas les blâmer : ils ont littéralement vu leurs parents se tuer à la tâche. »
« L’économie de marché a détruit le système agricole indien »
« J’ai rencontré plus de 800 familles touchées par un suicide, raconte le journaliste avec émotion. Aucune d’entres elles ne demande qu’on les prenne en pitié. Elles veulent simplement que le gouvernement reconnaisse leur situation, qu’il intervienne pour empêcher cette vague de suicide de continuer. » Mais P. Sainath n’a guère d’espoir de voir la situation s’améliorer rapidement. L’exode des paysans s’accélère, et la part de terres exploitées par les grandes entreprises ne cesse de croître, au détriment des fermes familiales. « L’économie de marché a détruit le système agricole indien et les décideurs restent sourds à la détresse du monde paysan. Le seul moyen qu’ils ont de changer les choses serait de se révolter et de faire tomber le gouvernement. Mais je crois bien que l’on assiste, en Inde comme en Europe, à la fin des petits exploitants agricoles. »
Kilian FICHOU
Le reste de la programmation du festival « Movie That Matter » surhttp://www.moviesthatmatterfestival.nl/english_index
Source: http://www.delhiplanet.fr/2011/03/28/la-cause-des-paysans-indiens-defendue-a-la-haye/