Affichage des articles dont le libellé est Blé. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Blé. Afficher tous les articles

dimanche 1 janvier 2012

Géopolitique de l’alimentation

Publié le 30/12/2011


Derrière les bouches, les ventres et les plaisirs de la table, se cachent et se camouflent des intérêts financiers, géostratégiques et géopolitiques de premier ordre.
Par Jean-Baptiste Noé

À côté des armes, des alliances internationales, de l’approvisionnement en matières premières et du terrorisme, les plaisirs de la bouche et de la table peuvent sembler bien dérisoires. Pour autant, l’alimentation n’est pas si anodine, nous pouvons même dire qu’elle est première. Si se nourrir est propre à chaque homme, la façon de se nourrir est propre à chaque peuple, à chaque civilisation, à chaque culture. Étudier la façon dont un peuple se nourrit, s’alimente, c’est comprendre comment il raisonne et comment il fonctionne. De la même façon qu’une langue ne sert pas qu’à parler mais aussi à penser, la nourriture – ce que l’on ingère, ce que l’on estime bon à ingérer, à cuisiner – définit la grammaire des peuples. Nous allons donner quelques exemples qui permettent d’illustrer ces propos.

Alimentation et anthropologie des peuples
Lorsque Jules César, en 52, entre en Gaule avec son armée, il constate que le Rhin forme une frontière culturelle. En-deçà du Rhin, note-t-il dans sa Guerre des Gaules, se trouve le peuple Gaulois, peuple qui boit du vin et qui est, du point de vue de la civilisation, proche des Romains. Au-delà du fleuve habitent les Germains, peuple qui boit de la cervoise, et qui est fort éloigné de la pensée et des modes de vie romaines. Le Rhin comme frontière, entre le peuple du vin et le peuple de la cervoise, le Rhin comme illustration de l’antagonisme culturel, voici dressée ce qui sera la fracture de l’Europe pour les siècles à venir et qui, à biens des égards, l’est encore aujourd’hui. La France est le premier pays producteur de vin, et un de ses premiers consommateurs, quand l’Allemagne est un pays de la bière. Et l’antagonisme des Gaulois et des Germains a déchiré l’Europe jusqu’à la réconciliation des années 1960-1980. Jacques Bainville, dans son Histoire de deux peuples, a montré toute la portée géopolitique de cette opposition. [1]
Si l’on reste dans le domaine du vin nous constatons que cette boisson est consommée par les peuples sédentaires, alors que les peuples nomades, qui ne peuvent pas planter une vigne et attendre plusieurs années que celle-ci produise un vin correct, ont rejeté le vin, jusqu’à le déclarer impur. De là vient ce refus du vin dans l’islam, quand les chrétiens et les juifs y accordent une place de choix dans leur religion. [2] Derrière une interdiction alimentaire se dessine toute une philosophie qui sépare le nomade du sédentaire, le monde urbain du monde des tentes, et par là la façon de faire la guerre et de concevoir le monde. [3] Nous voyons comment une frontière alimentaire est la partie visible qui dessine une frontière politique et culturelle. Frontières alimentaires et frontières culturelles
Quelles sont donc les grandes frontières alimentaires qui partagent le monde ? L’Europe est le continent du blé et du vin quand l’Asie est celui du riz, qui se mange et qui se boit. En Amérique règne le maïs, réduit en farine et consommé sous forme de galette, et le chocolat, boisson des dieux et des rites religieux, avant que celui-ci ne devienne un dessert, une fois importé en Europe. En Afrique ce sont le sorgho et le mil qui sont cultivés comme céréales majoritaires.
Le monde est aussi traversé par les frontières du cru et du cuit. Nous savons comment la consommation de poisson cru au Japon est le nec plus ultra de la gastronomie. Ce poisson a très peu de goût et cela est voulu : cela correspond à la philosophie bouddhiste qui prône l’extinction des plaisirs et des sentiments. La nourriture ne doit donc procurer aucune sensation, bonne ou mauvaise. Nous sommes très loin de la vision de l’Europe latine et catholique, où la nourriture se veut bombance et fête. Le cuit et le rôti sont au contraire valorisés : le cru est perçu comme aliment barbare et vil. Cette différence gastronomique majeure ne peut qu’embarrasser les ambassades lors des repas internationaux.

Le pouvoir de la table
C’est ici qu’intervient la gastronomie comme facteur de la puissance. Airbus, le nucléaire, le TGV sont des éléments tangibles de la vigueur industrielle de la France, mais le champagne, le cognac, le foie gras contribuent à la puissance culturelle française, aussi bien qu’à sa puissance économique. En dépit de sa petite superficie la France est le deuxième pays agricole mondial – derrière les États-Unis. Les exportations alimentaires françaises permettent d’équilibrer la balance commerciale, et lui assure chaque année l’entrée d’un nombre important de devises. En 2008 l’agriculture et le secteur agroalimentaire totalisaient 51 milliards d’euros d’exportation, soit 10.6% de la valeur des exportations françaises. [4] L’industrie automobile a rapporté, toujours en 2008, 46.1 milliards d’euros et la vente d’énergie 25.9 milliards. En 2007 les exportations de bordeaux, de bourgogne et de champagne ont rapporté 6.72 milliards d’euros à la France, soit l’équivalent de 129 Airbus, de 288 TGV ou encore de 92 satellites. Au total, le solde excédentaire des exportations de vins et spiritueux s’élève à 9,34 milliards d’euros ; c’est le deuxième poste excédentaire français pour les exportations. Belle victoire du monde rural sur la finance ; le blé et la vigne rapportent plus d’argent à la France que la bourse et la corbeille. On aurait tort de négliger cet aspect de la puissance. Dans la lutte hégémonique que se livre les nations au sein de la géopolitique mondiale la culture est un facteur essentiel, et l’alimentation y contribue fortement.

La gouvernance de la table
Tenir le ventre est un habile moyen de tenir les peuples. Jusqu’au XIXe siècle l’usage du sel a été fondamental en Europe pour assurer la conservation des aliments. Cela a conféré aux régions salines une puissance économique et politique de premier ordre. Que ces salines soient maritimes, comme en Bretagne ou près de La Rochelle, ou qu’elles soient terrestres, comme dans le Jura, ou à Hallein en Autriche, le contrôle de la production et des routes commerciales du sel ont été un enjeu important, de même niveau que le pétrole ou le gaz aujourd’hui.
Au sel peuvent s’ajouter les épices. On imagine mal désormais déclarer la guerre pour contrôler le poivre de Ceylan ou la coriandre d’Indonésie. Pour autant ces épices ont fait la fortune des compagnies maritimes et des îles et des ports servant d’escale aux navires. Cette géopolitique épicée et savoureuse, bien qu’elle aussi tournée vers la finance et vers la poudre, a disparu. En apparence seulement car quand Coca Cola pèse sur les cours de la vanille pour aromatiser ses boissons, ou que les grands confiseurs, comme Nestlé ou Kraft, achètent des milliers de tonnes de sucre et de chocolat pour la fabrication de leurs barres et autres bonbons, la guerre des approvisionnements rejoint celle des palais. Les attaques et les stratégies commerciales mondiales échappent souvent au simple consommateur. Les routes du sucre ont contribué à dessiner une géopolitique mondiale tant les zones d’approvisionnement et de consommation étaient différentes. C’est pour cultiver la canne que les Européens ont acheté des esclaves aux tribus africaines et les ont transplantés dans les Antilles et au Brésil. C’est pour alimenter le marché français en sucre que Napoléon, privé de cette matière par son blocus, a développé la culture de la betterave en Picardie, apportant une nouvelle richesse à cette région.
Si l’on reste dans les douceurs, que connaît-on de l’influence réelle des compagnies fruitières américaines dans les interventions en Amérique Latine ? La guerre de la banane et des fruits exotiques n’a pas été que commerciale, et l’on sait qu’un certain nombre de gouvernants ont été changés pour sécuriser l’approvisionnement en fruits du marché américain.
Nourrir le monde reste l’éternel défi des années à venir. Derrière ces bouches, ces ventres, ces plaisirs, se cachent et se camouflent des intérêts financiers, géostratégiques et géopolitiques de premier ordre. C’est peut être moins impressionnant que le pétrole, peut être moins bruyant que le cliquetis des armes, mais c’est tout aussi fondamental dans la valse de la réalité diplomatique du monde actuel.
Notes: [1] Une partie des œuvres de Jacques Bainville ont été rééditées chez Bouquins en 2011.
[2] Voir Jean-Baptiste Noé, Histoire du Vin et de l’Eglise, chapitre 9, « Symboles du vin ».
[3] Gabriel Martinez-Gros, « Les conquêtes arabes (630-750) » in L’exportation armée des idées et des systèmes, Cahiers du CEHD n°34, 2008.
[4] Chiffres fournis par l’INSEE dans ses enquêtes annuelles.

lundi 26 décembre 2011

Jean Ziegler : « Les spéculateurs devraient être jugés pour crime contre l’humanité »


PAR ELODIE BÉCU (19 DÉCEMBRE 2011)

Les ressources de la planète peuvent nourrir 12 milliards d’humains, mais la spéculation et la mainmise des multinationales sur les matières premières créent une pénurie. Conséquence : chaque être humain qui meurt de faim est assassiné, affirme Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation. Il dénonce cette « destruction massive » par les marchés financiers. Des mécanismes construits par l’homme, et que l’homme peut renverser. Entretien.






Basta ! : Craignez-vous que la crise financière amplifie celle de la faim dans le monde ?

Jean Ziegler : Tous les cinq secondes, un enfant de moins de 10 ans meurt de faim. Près d’un milliard d’humains sur les 7 milliards que compte la planète souffrent de sous-alimentation. La pyramide des martyrs augmente. À cette faim structurelle, s’ajoute un phénomène conjoncturel : les brusques famines provoquées par une catastrophe climatique – comme en Afrique orientale, où 12 millions de personnes sont au bord de la destruction – ou par la guerre comme au Darfour. En raison de la crise financière, les ressources du Programme alimentaire mondial (PAM), chargé de l’aide d’urgence, ont diminué de moitié, passant de 6 milliards de dollars à 2,8 milliards. Les pays industrialisés ne paient plus leurs cotisations car il faut sauver la Grèce, l’Italie et les banques françaises. Une coupe budgétaire qui a un impact direct sur les plus démunis. Dans la corne de l’Afrique, le PAM est contraint de refuser l’entrée de ses centres de nutrition thérapeutique à des centaines de familles affamées qui retournent dans la savane vers une mort presque certaine.

Et les financiers continuent de spéculer sur les marchés alimentaires. Les prix des trois aliments de base, maïs, blé et riz – qui couvrent 75 % de la consommation mondiale – ont littéralement explosé. La hausse des prix étrangle les 1,7 milliard d’humains extrêmement pauvres vivant dans les bidonvilles de la planète, qui doivent assurer le minimum vital avec moins de 1,25 dollar par jour. Les spéculateurs boursiers qui ont ruiné les économies occidentales par appât du gain et avidité folle devraient être traduits devant un tribunal de Nuremberg pour crime contre l’humanité.

Les ressources de la planète suffisent à nourrir l’humanité. La malnutrition est-elle seulement une question de répartition ?

Le rapport annuel de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) estime que l’agriculture mondiale pourrait aujourd’hui nourrir normalement 12 milliards d’humains [1], presque le double de l’humanité. Au seuil de ce nouveau millénaire, il n’y a plus aucune fatalité, aucun manque objectif. La planète croule sous la richesse. Un enfant qui meurt de faim est assassiné. Il n’est pas la victime d’une « loi de la nature » !

Au-delà de la spéculation, quelles sont les autres causes de la faim dans le monde ?

Tous les mécanismes qui tuent sont faits de main d’homme. La fabrication d’agrocarburants brûle des millions de tonnes de maïs aux États-Unis. L’océan vert de la canne à sucre au Brésil mange des millions d’hectares de terres arables. Pour remplir un réservoir de 50 litres de bioéthanol, vous devez brûler 352 kg de maïs. Au Mexique ou au Mali, où c’est l’aliment de base, un enfant vit une année avec cette quantité de maïs. Il faut agir face au réchauffement climatique, mais la solution ne passe pas par les agrocarburants ! Il faut faire des économies d’énergies, utiliser l’éolien, le solaire, encourager les transports publics.

Autre élément : le dumping agricole biaise les marchés alimentaires dans les pays africains. L’Union européenne subventionne l’exportation de sa production agricole. En Afrique, vous pouvez acheter sur n’importe quel étal des fruits, des légumes, du poulet venant d’Europe à quasiment la moitié du prix du produit africain équivalent. Et quelques kilomètres plus loin, le paysan et sa famille travaillent dix heures par jour sous un soleil brûlant sans avoir la moindre chance de réunir le minimum vital.
Et la dette extérieure des pays les plus pauvres les pénalise. Aucun gouvernement ne peut dégager le minimum de capital à investir dans l’agriculture, alors que ces États ont un besoin crucial d’améliorer leur productivité. En Afrique, il y a peu d’animaux de traction, pas d’engrais, pas de semences sélectionnées, pas assez d’irrigation.

Enfin, le marché agricole mondial est dominé par une dizaine de sociétés transcontinentales extrêmement puissantes, qui décident chaque jour de qui va vivre et mourir. La stratégie de libéralisation et de privatisation du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque mondiale et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a ouvert la porte des pays du Sud aux multinationales. La multinationale Cargill a contrôlé l’an dernier 26,8 % de tout le blé commercialisé dans le monde, Louis Dreyfus gère 31 % de tout le commerce du riz. Ils contrôlent les prix. La situation est la même pour les intrants : Monsanto et Syngenta dominent le marché mondial – donc la productivité des paysans.

Que faire face à cette situation ?

Ces mécanismes, faits de main d’homme, peuvent être changés par les hommes. Mon livre, Destruction massive, Géopolitique de la faim, malgré son titre alarmant, est un message d’espoir. La France est une grande et puissante démocratie, comme la plupart des États dominateurs d’Europe et d’Occident. Il n’y a pas d’impuissance en démocratie. Nous avons toutes les armes constitutionnelles en main – mobilisation populaire, vote, grève générale – pour forcer le ministre de l’Agriculture à voter pour l’abolition du dumping agricole à Bruxelles. Le ministre des Finances peut se prononcer au FMI pour le désendettement total et immédiat des pays les plus pauvres de la planète.

La crise de la dette européenne rend cette position plus difficile à envisager…

Elle complique la situation. Mais la taxe Tobin, quand elle a été proposée par Attac il y a quinze ans, était qualifiée d’irréaliste. Aujourd’hui, elle est discutée par le G20 ! Les organisations internationales sont obligées de constater la misère explosive créée par la hausse des prix des matières premières. Un chemin se dessine. Nous avons un impératif catégorique moral – au-delà des partis, des idéologies, des institutions, des syndicats : l’éveil des consciences. Nous ne pouvons pas vivre dans un monde où des enfants meurent de faim alors que la planète croule sous les richesses. Nous ne voulons plus du banditisme bancaire. Nous voulons que l’État à nouveau exprime la volonté du citoyen, et ne soit pas un simple auxiliaire des entreprises multinationales. Ces revendications créent des mouvements dans la société civile.

La crise ne risque-t-elle pas de provoquer une montée du populisme en Europe, plutôt qu’un nécessaire sursaut des consciences ?

La lutte est incertaine. Le chômage et la peur du lendemain sont les terreaux du fascisme. Mais il y a une formidable espérance à la « périphérie », comme le montrent les insurrections paysannes pour la récupération des terres que les multinationales se sont appropriées au nord du Brésil et du Sénégal, au Honduras ou en Indonésie. Si nous arrivions à faire la jonction, à créer un front de solidarité entre ceux qui luttent à l’intérieur du cerveau de ces monstres froids et ceux qui souffrent à la périphérie, alors l’ordre cannibale du monde serait abattu. J’ai d’autant plus d’espoir que l’écart entre Sud et Nord se réduit, parce que la jungle avance. La violence nue du capital était jusqu’ici amortie au Nord, par les lois, une certaine décence, la négociation entre syndicats et représentants patronaux. Aujourd’hui, elle frappe ici les populations humbles. Il faut montrer la voie de l’insurrection et de la révolte.

Propos recueillis par Élodie Bécu

À lire : Jean Ziegler, Destruction massive : Géopolitique de la faim, 2011, Éditions du Seuil, 352 pages, 20 euros.

Notes

[1] Selon les critères de l’Organisation mondiale de la santé : 2 200 calories par individu et par jour.

mardi 16 août 2011

Avec des prix alimentaires proches de leurs niveaux record, les plus pauvres sont toujours au bord du gouffre

Les prix des produits alimentaires mondiaux qui atteignent actuellement des niveaux record, conjugués à une volatilité persistante, constituent une "menace permanente" pour les pauvres des pays en développement, met en garde la Banque Mondiale (BM) dans son dernier rapport "Food Price Watch", rendu public lundi soir à Washington.
Les prix alimentaires mondiaux relevés en juillet 2011 restent nettement plus soutenus qu'en juillet 2010, selon ce rapport qui fait ressortir que ce niveau est globalement de 33% supérieur à celui de l'an dernier, des produits comme le maïs (+ 84%), le sucre (+ 62%), le blé (+ 55%) et l'huile de soja (+ 47%) contribuant à cette augmentation.
Les cours du brut, ajoute-t-on de même source, sont supérieurs de 45% à leur niveau de juillet 2010, ce qui se répercute sur les coûts de production et le prix des engrais, qui ont augmenté de 67% sur la même période. Entre avril et juillet, les prix se sont établis à un niveau inférieur de 5% environ à la dernière flambée de février 2011, grâce à un léger recul des cours des céréales, des matières grasses et d'autres produits alimentaires comme la viande, les fruits et le sucre.
Certains produits de première nécessité affichent cependant toujours une forte volatilité sur cette période, relèvent la BM dans ce rapport, notant ainsi que les prix du blé et du maïs, qui avaient reculé en juin, sont repartis à la hausse les 15 premiers jours de juillet et les prix du riz, en baisse entre février et mai, augmentent à nouveau.
Le rapport "Food Price Watch" rappelle, par ailleurs, qu'une sécheresse prolongée a plongé la Corne de l'Afrique, et en particulier des régions comme la Somalie touchées par des conflits et des déplacements de population, dans une situation d'urgence aggravée par des prix alimentaires qui frôlent leurs records de 2008.
Depuis trois mois, cette crise qui menace la vie et les moyens de subsistance de 12 millions de personnes aurait causé la mort de 29.000 enfants de moins de cinq ans en Somalie et plongé dans une situation précaire 600.000 enfants dans la région.
"Plus que toute autre région du monde, la Corne de l'Afrique est victime d'un mélange particulièrement délétère entre des prix alimentaires élevés, la pauvreté et l'instabilité", a estimé à cet égard M. Zoellick.
"La Banque mondiale intervient avec une aide à court terme par le biais de filets de sécurité pour les pauvres et les personnes vulnérables au Kenya et en Ethiopie notamment, et apporte un soutien à moyen terme à la reprise économique. L'aide à long terme sera elle aussi cruciale pour favoriser la résistance aux sécheresses et introduire des pratiques agricoles intelligentes face au changement climatique", a-t-il ajouté.

jeudi 11 août 2011

Les nouveaux accapareurs de terres agricoles

Le mot « accapareur » était déjà utilisé avant la Révolution Française de 1789. Il désignait ceux qui entretenaient la famine pour s’enrichir par le marché noir, un des éléments déclencheurs de la Révolution. 
Aujourd’hui, l’accaparement des terres  préoccupe la FAO, organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’agriculture et les ONG en Afrique et en Amérique latine. Tandis que certains observateurs estiment qu’il s’agit là d’une nouvelle forme de colonialisme.


Oppositions locales

Selon la FAO, pour réduire de moitié la faim dans le monde d’ici 2015 (objectif du Sommet de 1996), il est nécessaire d’investir au moins 30 milliards de dollars supplémentaires par an. Or les pays en développement n’ont pas la capacité à mobiliser de telles sommes et les aides publiques des pays développés stagnent. C’est le secteur privé qui a augmenté ses investissements en particulier sous forme d’achat de terres ou de bail à long terme. Les plus gros investisseurs sont les États du Golfe, la Chine et la Corée du Sud. Tandis que les pays investis sont essentiellement en Afrique et en Amérique latine. Parfois les populations locales s’opposent aux projets. Ce fut le cas à Madagascar après l’annonce du gouvernement de louer 1,3 million d’hectares, soit la moitié des terres arables, au sud-Coréen Daewoo pour un bail de 99 ans, afin de nourrir les Coréens... Le projet a été abandonné après la chute du président Marc Ravalomanana. D’autres évènements similaires ont eu lieu en Indonésie où 500 000 hectares devaient être dévolus à des investisseurs d’Arabie Saoudite ou encore aux Philippines où la Chine prévoyait d’investir 1,2 million d’hectares. « Des stratégies plus participatives auraient offert des solutions » explique la FAO, appelant, sans trop y croire, à un code de conduite plus contraignant.

Les fonds de pension

Malgré les conflits et controverses provoqués par ces tentatives d’acquisitions foncières, les fonds de pension continuent à s’y intéresser. Ces fonds, alimentés  par les cotisations de retraite de citoyens  japonais, norvégiens, hollandais, coréens ou américains pour les plus importants, sont destinés à réaliser des produits financiers pour servir les retraites. L’intérêt pour les investisseurs réside dans le fait que la terre est devenue un bon « fondamental », c’est-à-dire prometteur, d’un bon rapport offre/demande avec une population mondiale qui augmente et des ressources alimentaires qui deviennent limitées. Entre 2005 et 2010, ces investissements ont été multipliés par trois. Certes l’actif terre représente un montant infime  dans le total des investissements des fonds : entre 5 et 15 milliards de dollars sur 
23000 milliards d’actifs au total.

Bénéficier des infrastructures

L’intérêt des pays « bailleurs », aux moyens limités, est d’attirer des capitaux étrangers sous la forme d’investissements productifs dans l’agriculture. Cela constitue une solution de rattrapage pour des pays africains qui ont délaissé leur agriculture depuis plusieurs années. Les consciences se sont réveillées avec les dernières crises alimentaires. Le bénéfice attendu par les pays en développement réside dans la création d’emplois, le transfert de technologie et le développement d’infrastructures liées à ces investissements. Mais aussi la fourniture locale. Ainsi, Varin Agriculture, une entreprise indienne qui a loué 452 000 hectares à Madagascar pour  produire du riz, du blé et du maïs. 
La moitié de la production est destinée à l’approvisionnement local. 
Une toute autre démarche pour GEM Biofuels PLC basée dans l’île de Man, paradis fiscal britannique, pour produire dans le sud de Madagascar, des biocarburants à partir de jatropha. Un rapport de la FAO estime qu’il y a aussi des risques importants tant sur le plan social pour les paysans locaux de se voir privés de terres, que sur le plan économique quand il y a concurrence avec les productions locales. Risque environnemental aussi, si les pratiques ne sont pas respectueuses. 
Paul Pen

mercredi 10 août 2011

La bulle alimentaire

Par Gwynne Dyer
Journaliste indépendant basé à Londres
 
Il existe toutes sortes de bulles. Nous avons eu la bulle financière, qui a éclaté en 2008 et provoqué les terribles dégâts financiers que nous n’avons pas fini de payer. Il y a la bulle immobilière chinoise, la plus grosse de l’histoire, qui risque de détruire toute l’économie mondiale quand elle éclatera. Mais il y en a une à part: la bulle alimentaire.

En 2008, l’OCDE a publié un rapport sur l’offre alimentaire mondiale, prévoyant un retour à la normale des prix de l’alimentaire après la hausse de cette année-là: «Si on excepte un changement climatique sous-jacent ou des pénuries d’eau qui pourraient entraîner une réduction permanente des rendements, on peut s’attendre à court terme à voir une production [agricole] en hausse qui correspondrait à la normale». Oui, et si on excepte l’âge, les maladies et les accidents, nous pourrons tous vivre éternellement.

Entre avril 2010 et avril 2011, le cours mondial moyen des céréales est monté en flèche: il a augmenté de 71%. Ce qui n’a rien de grave pour les habitants des pays riches, puisqu’ils consacrent moins de 10% de leur budget à la nourriture. Mais c’est une catastrophe pour les populations des pays pauvres, qui dépensent déjà plus de la moitié de leurs revenus simplement pour nourrir leur famille. Catastrophique alors que le «changement climatique et les pénuries d’eau» n’ont pas encore atteint leur pire niveau de gravité. A terme, cela va arriver.

Puisqu’il est trop tôt pour être certain qu’une sécheresse, une inondation ou une canicule est due à la hausse des températures du globe, ignorons les effets du changement climatique. De plus, dans certains pays (notamment, les États-Unis), le changement climatique est encore source de scepticisme chez bon nombre de gens. Envisageons seulement les effets sur l’offre de produits alimentaires lorsque nous manquerons d’eau pour l’irrigation.

La première grande crise alimentaire est survenue au début des années 70. La consommation avait alors dépassé la production en raison d’une croissance démographique rapide. Entre 1945 et 1975, la population planétaire a quasiment doublé. Le prix des céréales était même plus élevé, en termes de valeur réelle, qu’aujourd’hui ; certaines régions ont frôlé la famine. Mais le problème a vite été résolu par la «révolution verte», qui a permis de doper les rendements de riz, de blé et de maïs.

Le seul inconvénient est que la révolution verte n’était pas si «verte» qu’on le croyait. Les variétés de cultures au plus fort rendement ont certes contribué à la solution, mais on a aussi eu recours à de plus en plus de fertilisants : l’usage de fertilisants dans le monde a triplé entre 1960 et 1975. Et, surtout, de plus en plus de régions du monde ont eu accès à des systèmes d’irrigation (elles ont plus que triplé depuis 1950).

Malgré cela, aujourd’hui, seules 10 % des terres en culture du monde sont irriguées. Ces 10% de surfaces irriguées fournissent tout de même quelque 40 % de l’offre mondiale d’aliments –autant dire qu’elles sont vitales. Seulement voilà, après 1950, on n’a plus découvert de nouveaux cours d’eau. La quasi-totalité des terres irriguées (deux tiers de l’ensemble des terres) bénéficient d’une eau qui provient d’aquifères souterrains profonds.

Une grande partie de ces nappes aquifères sont «fossiles», ce qui signifie qu’elles se sont remplies d’eau il y a longtemps et sont coupées de la surface. À force de pompage, elles finiront par se tarir. D’autres continuent à recevoir l’eau qui s’infiltre dans le sol… mais leur taux de pompage est très largement supérieur au taux de remplissage. Si bien que même ces aquifères s’assècheront. À ce moment-là, le monde devra faire avec le tiers de terres irriguées grâce aux précipitations. Ce qui sera insuffisant.

Évidemment, tous les aquifères ne disparaîtront pas en même temps. Certains sont plus vastes, ou exploités depuis plus longtemps et plus lourdement, que d’autres. Mais, à un moment donné d’ici une trentaine d’années, la plupart seront dépourvus de leur eau.

Aux États-Unis, les terres irriguées ont probablement déjà connu leur «pic d’irrigation». Dans les principaux États agricoles, cela fait quelque temps: 1978 pour le Texas, 1997 pour la Californie. La Chine et l’Inde doivent en être à leur pic d’irrigation à l’heure actuelle. En 2005, une étude de la Banque mondiale indiquait que 175 millions d’Indiens étaient nourris avec des céréales produites grâce à de l’«eau surpompée». De même, 130 millions de Chinois dépendent, pour leurs récoltes de céréales, d’une eau souterraine de plus en plus rare.

Mais il y a pire. Au Moyen-Orient, en 2000, Israël a interdit toute irrigation du blé afin de conserver l’eau souterraine restante pour la population. Le pays importe désormais 98% de ses céréales. Plus récemment, l’Arabie saoudite, encore autosuffisante pour la production de blé il y a cinq ans, a décidé de mettre fin à toute culture de céréales avant l’assèchement des grands aquifères du pays. Dès l’an prochain, le pays importera la totalité de ses céréales.

Même si leurs prix doublent par rapport à aujourd’hui, l’Arabie saoudite restera en mesure d’importer des céréales. Israël aussi. Mais, quand la bulle de l’irrigation aura éclaté, un grand nombre de pays pauvres ne pourront plus nourrir leur population ; ils n’auront pas les moyens d’importer des denrées alimentaires aux prix démesurés.

Comme quoi, même en faisant abstraction des effets du changement climatique sur l’offre mondiale de produits alimentaires (et lorsque ces effets se feront véritablement sentir, nous devrons en tenir compte), la crise est pratiquement inévitable. Qui plus est, elle va survenir plus tôt qu’on pourrait le croire. Nous vivons très largement au-dessus de nos moyens.
9/8/2011

dimanche 7 août 2011

Comment Goldman Sachs a provoqué la crise alimentaire


L’offre et la demande y sont évidemment pour quelque chose, mais la hausse des prix des denrées alimentaires constatée à travers le monde a une raison plus profonde: la gourmandise de Wall Street.

Le Goldman Sachs Commodity Index

Il aura fallu les grands cerveaux de Goldman Sachs pour réaliser une chose toute simple: rien n’a plus de valeur que notre pain quotidien. Et là où il y a de la valeur, il y a de l’argent à se faire. En 1991, les banquiers de Goldman, avec à leur tête le président visionnaire Gary Cohn, ont conçu un nouveau produit dérivé financier composé de 24 matières premières, des métaux précieux à l’énergie, en passant par le café, le bétail, le maïs, les porcs, le soja et le blé. Ils ont pondéré la valeur d’investissement de chacune d’elles, ont mélangé et transformé les parties en montants, puis ont réduit ce qui constituait un ensemble compliqué d’éléments tangibles en une simple formule mathématique, baptisée dès lors «Goldman Sachs Commodity Index» (indice de matières premières GSCI).
Pendant près de dix ans, l’indice GSCI a été un produit de placement relativement statique, les banques étant davantage intéressées par les placements risqués et les obligations structurées que par tout ce qui peut être semé ou récolté. Puis, en 1999, la CFTC, organisme indépendant chargé de réglementer les marchés à terme aux Etats-Unis, a ouvert les marchés à terme aux investisseurs extérieurs. Alors que l’intervention sur les marchés agricoles était jusqu’à présent limitée aux opérateurs physiques, et ce depuis la crise de 1929, les banques ont pu désormais prendre la position qu’elles souhaitaient.

Des «contrats à terme» pour garantir une stabilité

Ces changements ont alors touché les grandes bourses de Chicago, Minneapolis et Kansas City, qui avaient contribué, pendant 150 ans, à la stabilité relative du prix des denrées alimentaires au niveau international. Le secteur agricole peut paraître bucolique, mais il est volatil par nature et soumis aux vicissitudes de la météo, des maladies et des catastrophes. Créé après la Guerre de Sécession par les fondateurs d’Archer Daniels Midland, de General Mills et de Pillsbury, le système de trading des contrats à terme de céréales a contribué à faire des Etats-Unis un poids lourd de la finance, capable de rivaliser avec l’Europe, voire de la surpasser. Les marchés agricoles ont également protégé les agriculteurs et les meuniers américains contre les risques inhérents à leur profession.
L’idée de base était le «contrat à terme», un accord entre vendeur et acheteur de blé sur un prix du boisseau raisonnable (et ce avant même qu’il n’ait poussé). Ces contrats à terme ont non seulement permis de garantir le prix stable du pain à la boulangerie (ou plus tard au supermarché), mais ils ont également aidé les agriculteurs à se prémunir contre les périodes de vaches maigres et à investir dans leurs fermes et leurs affaires. Résultat: au cours du XXème siècle, le prix réel du blé a baissé (malgré une ou deux hausses, notamment lors de la spirale inflationniste des années 1970), ce qui a stimulé le développement du secteur américain de l’agrobusiness. Après la 2nde Guerre mondiale, les Etats-Unis ont systématiquement enregistré des excédents agricoles, ce qui a constitué un élément fondamental de leur stratégie politique, économique et humanitaire durant la Guerre Froide (sans compter que les céréales américaines ont nourri des millions de personnes affamées dans le monde).

Les acteurs vs les spéculateurs

Les marchés à terme comprenaient au départ deux types d’acteurs: les fermiers, les meuniers et les grossistes, les acteurs du marché qui sont véritablement intéressés par les fondamentaux du marché agricole. Il ne s’agit pas seulement des producteurs de maïs de l’Iowa ou des producteurs de blé du Nebraska, mais de grandes multinationales comme Pizza Hut, Kraft, Nestlé, Sara Lee, Tyson Foods et McDonald's, dont les actions à la bourse de New York varient selon leur capacité à approvisionner les gens en voiture, à leur domicile et dans les supermarchés à des prix compétitifs. Ces acteurs du marché sont appelés bona fide hedgers, car ils ont réellement besoin d’acheter et de vendre des céréales.
A l’opposé se trouve le spéculateur. Le spéculateur ne produit et ne consomme pas de maïs, de soja ou de blé; il ne saurait pas où stocker les 20 tonnes de céréales qu’il est susceptible d’acheter à tout moment si jamais elles lui étaient livrées. Les spéculateurs ont recours à une méthode classique, celle qui consiste à acheter à bas prix dans l’espoir de revendre plus cher. Les opérateurs physiques ont vu d’un bon œil l’arrivée des spéculateurs traditionnels sur leur marché; leurs ordres de vente et d’achat permanents donnent sa liquidité au marché et permettent aux bona fide hedgers de gérer les risques en vendant et en achetant quand ils le souhaitent.

Goldman Sachs à l'origine du bouleversement

Mais l’indice de Goldman Sachs a déstabilisé ce système. La structure de l’indice GSCI a occulté la pratique vieille de plusieurs siècles consistant à acheter et vendre dans le même temps. Ce nouveau produit dérivé est long-only, ce qui signifie qu’il a été conçu uniquement pour acheter des matières premières. Cette stratégie long-only est motivée par l’intention de transformer un investissement sur les matières premières (jusqu’alors réservé aux spécialistes) en ce qui ressemble fortement à un placement dans un actif (une catégorie d’actifs dans laquelle n’importe qui peut placer son argent et le laisser fructifier pendant des dizaines d’années, sur le modèle de General Electric ou d’Apple). Quand le marché des matières premières commence à ressembler davantage à un marché financier, les banques peuvent espérer de nouveaux afflux de liquidités. Mais cette stratégie long-only comporte une faille: l’indice GSCI ne comprend pas de mécanisme pour vendre une matière première (vente à découvert ou position courte).
Ce déséquilibre a eu des répercussions sur la nature même du marché des matières premières, les banques se retrouvant contraintes d’acheter encore et encore (et ce, peu importe à quel prix). Quand l’échéance des contrats à terme sur les indices de matières premières approchait, les investisseurs long-only devaient reconduire leurs positions d’achat de plusieurs milliards de dollars dans le cadre des prochains contrats à terme, deux ou trois mois plus tard. Et l’effet à la baisse sur les prix des positions courtes n’étant pas pris en compte dans l’indice GSCI, les traders professionnels pouvaient faire d’énormes bénéfices en anticipant les fluctuations du marché que ces «roulements» finiraient par causer. «Je gagne ma vie avec de l’argent stupide», a déclaré Emil Van Essen, trader sur les matières premières, à Businessweek l’année dernière. Employés par les banques qui avaient justement crée les fonds indiciels sur matières premières, les traders sur matières premières ont surfé sur la vague du profit.
Les banques sachant reconnaître un système lucratif, des dizaines de spéculateurs n’intervenant jamais sur le marché physique (non-physical hedgers) ont rapidement suivi l’exemple de Goldman Sachs et son indice de matières premières, notamment Barclays, Deutsche Bank, Pimco, JP Morgan Chase, AIG, Bear Stearns et Lehman Brothers, pour n’en citer que quelques-uns. Les conditions étaient propices à une inflation des prix alimentaires, qui, au final, a pris de court certaines des plus grandes entreprises américaines dans l’industrie meunière, l’industrie agroalimentaire et le secteur de la grande distribution, et a créé une onde de choc dans le monde entier.

Face à la crise de 2008, les investisseurs se sont tournés vers les matières premières

L’histoire se raconte avec des chiffres. Depuis l’éclatement de la bulle Internet en 2000, la quantité de dollars investis dans les fonds indiciels sur matières premières a été multipliée par 50. Concrètement, en 2003, le marché à terme des matières premières ronronnait encore à 13 milliards de dollars (8,98 milliards d'euros). Mais début 2008, quand les investisseurs ont commencé à s’affoler à cause de la crise financière mondiale et à perdre confiance dans le dollar, la livre sterling et l’euro, ils ont vu dans les matières premières (et notamment les denrées alimentaires) le dernier endroit sûr pour placer l’argent de leurs fonds spéculatifs, fonds de pension et fonds souverains. «Des gens qui n’avaient aucune idée de ce qu’était une matière première se sont soudain mis à en acheter», raconte un analyste du ministère américain de l’Agriculture. Au cours des 55 premiers jours de 2008, les spéculateurs ont investi 55 milliards de dollars dans les marchés de matières premières et en juillet, c’est 318 milliards de dollars (219 milliards de dollars) qui ébranlaient les marchés. Depuis, l’inflation des prix agricoles s’est stabilisée.
L’argent circulait et les banques avaient sous la main tout un ensemble de nouveaux produits dérivés pour les marchés de denrées alimentaires. Régis par les prix du pétrole et du gaz (les principales matières premières des fonds indiciels), ces nouveaux produits de placement ont mis le feu aux marchés de toutes les autres matières premières indexées, donnant lieu à une bulle alimentaire qui rappelle l’histoire de la tulipe, de l’Internet et de l’immobilier bon marché. Le prix du blé dur roux de printemps, généralement compris entre 4 et 6 dollars (entre 2,70 et 4 euros) le boisseau de 60 livres (environ 27 kgs), a battu tous les records et le contrat à terme sur le blé a atteint jusqu’à 25 dollars. Ainsi, le prix des denrées alimentaires dans le monde a enregistré une hausse de 80 pourcent entre 2005 et 2008 et ne cesse d’augmenter depuis. «La hauteur des investissements dans les marchés de matières premières a été sans précédent», souligne Kendell Keith, président de la National Grain and Feed Association (Association nationale des céréales et des aliments). «Il ne fait aucun doute qu’il y a eu spéculation». Dans une récente noted’information, le rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter, a indiqué qu’en 2008, «une part significative de la hausse des prix s’explique par l’émergence d’une bulle spéculative».

Un effet «boule de neige»

Ce qui s’est produit sur les marchés agricoles n’est pas le résultat de la «spéculation» traditionnelle, qui consiste à acheter à bas prix dans l’espoir de revendre plus cher. Aujourd’hui, avec l’indice cumulatif, l’indice Standard & Poors GSCI donne 219 index tickers pour que les investisseurs, par le biais de leur système informatique Bloomberg, puissent miser sur n’importe quel produit, du palladium à l’huile de soja, en passant par les biocarburants et le bétail. Mais l’explosion de ces nouvelles opportunités de spéculation sur les marchés mondiaux agricole, alimentaire et de bétail crée un cercle vicieux. Plus le prix des denrées alimentaires augmente,  plus l’argent abonde dans le secteur et plus les prix augmentent. Ainsi, entre 2003 et 2008, la spéculation sur les fonds indiciels a augmenté de 1900 pour cent. «Nous assistons à un choc de la demande due à l’entrée d’une nouvelle catégorie d’acteurs sur les marchés à terme de matières premières», a déclaré le gestionnaire de fonds d’investissement Michael Masters devant le Congrès américain, pendant la crise alimentaire de 2008.

Les banques et les traders sont les «carnivores» du système

L’intervention de Wall Street sur les marchés agricole, alimentaire et de bétail a donc été un choc pour le système mondial d’approvisionnement et de production alimentaires. Les réserves mondiales sont non seulement touchées par un approvisionnement restreint et une demande accrue de céréales, mais les banques d’investissement ont entraîné une hausse artificielle du prix des marchés à terme de céréales. Le blé fictif détermine désormais le prix du vrai blé, les spéculateurs (qui représentaient jusqu’à présent un cinquième du marché) étant plus nombreux que les bona-fide hedgers (de l’ordre de quatre pour un).
Aujourd’hui, les banques et les traders dominent la chaîne alimentaire; ils sont les carnivores du système et dévorent tout sur leur passage. Presque tout en bas, le fermier s’efforce de survivre. Pour ce dernier, la hausse du prix des céréales aurait du être une aubaine, mais la spéculation a également entraîné la hausse du prix de tout ce qu’il doit acheter pour cultiver ses céréales (des graines aux engrais, en passant par le carburant diesel). Tout en bas de la chaîne se trouve le consommateur. L’Américain moyen, qui consacre entre 8 et 12 pourcent de son budget hebdomadaire à l’alimentation, n’a pas été touché tout de suite par la hausse des prix. Mais pour les près de 2 milliards de personnes dans le monde qui dépensent plus de 50 pourcent de leurs revenus pour s’alimenter, les effets ont été dévastateurs: le nombre de personnes affamées a augmenté de 250 millions en 2008, portant le nombre total de personnes souffrant d’insécurité alimentaire dans le monde à un milliard (un chiffre sans précédent).

Y a-t-il une solution?

Que faudrait-il faire? Lors de ma dernière visite à la Bourse de Minneapolis, j’ai demandé à des traders ce qui se passerait si le gouvernement fédéral interdisait aux banques d’investissement de miser sur les marchés agricoles. Ils ont éclaté de rire. Un coup de fil à un bona-fide hedger comme Cargill ou Archer Daniels Midland et un échange d’actifs plus tard et il devient impossible de distinguer sur le marché à terme la position d’une banque de celle d’un acheteur international de blé. Je leur ai alors demandé: «Et si le gouvernement interdisait les produits dérivés long-only?». Ils se sont de nouveau esclaffés. Il leur suffit cette fois de donner leurs ordres à la bourse de Londres ou de Hong Kong. Les nouveaux produits dérivés ont atteint des proportions supranationales et sont hors de portée de la législation des Etats souverains.
La volatilité des prix des denrées alimentaires a également gâché une occasion en or d’instaurer une coopération au niveau international. Plus le prix du maïs, du soja, du riz et du blé est élevé, plus les pays producteurs de céréales dans le monde doivent coopérer afin d’éviter que les pays importateurs de céréales (généralement pauvres) paniquent et que la flambée des prix agricoles et l’instabilité politique se propagent davantage. Au lieu de cela, les pays ont réagi avec nervosité et adopté des mesures de repli, des interdictions d’exporter à la mise en réserve des céréales, en passant par des confiscations de terre en Afrique pour des raisons néo-mercantiles. Et les efforts d’activistes et d’organismes internationaux soucieux de freiner cette spéculation n’ont rien donné. Pendant ce temps, les fonds indiciels continuent de prospérer, les banques encaissent les bénéfices et les pauvres dans le monde sont au bord de la famine.

Frederick Kaufman
Traduit par Charlotte Laigle