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lundi 26 décembre 2011

Jean Ziegler : « Les spéculateurs devraient être jugés pour crime contre l’humanité »


PAR ELODIE BÉCU (19 DÉCEMBRE 2011)

Les ressources de la planète peuvent nourrir 12 milliards d’humains, mais la spéculation et la mainmise des multinationales sur les matières premières créent une pénurie. Conséquence : chaque être humain qui meurt de faim est assassiné, affirme Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation. Il dénonce cette « destruction massive » par les marchés financiers. Des mécanismes construits par l’homme, et que l’homme peut renverser. Entretien.






Basta ! : Craignez-vous que la crise financière amplifie celle de la faim dans le monde ?

Jean Ziegler : Tous les cinq secondes, un enfant de moins de 10 ans meurt de faim. Près d’un milliard d’humains sur les 7 milliards que compte la planète souffrent de sous-alimentation. La pyramide des martyrs augmente. À cette faim structurelle, s’ajoute un phénomène conjoncturel : les brusques famines provoquées par une catastrophe climatique – comme en Afrique orientale, où 12 millions de personnes sont au bord de la destruction – ou par la guerre comme au Darfour. En raison de la crise financière, les ressources du Programme alimentaire mondial (PAM), chargé de l’aide d’urgence, ont diminué de moitié, passant de 6 milliards de dollars à 2,8 milliards. Les pays industrialisés ne paient plus leurs cotisations car il faut sauver la Grèce, l’Italie et les banques françaises. Une coupe budgétaire qui a un impact direct sur les plus démunis. Dans la corne de l’Afrique, le PAM est contraint de refuser l’entrée de ses centres de nutrition thérapeutique à des centaines de familles affamées qui retournent dans la savane vers une mort presque certaine.

Et les financiers continuent de spéculer sur les marchés alimentaires. Les prix des trois aliments de base, maïs, blé et riz – qui couvrent 75 % de la consommation mondiale – ont littéralement explosé. La hausse des prix étrangle les 1,7 milliard d’humains extrêmement pauvres vivant dans les bidonvilles de la planète, qui doivent assurer le minimum vital avec moins de 1,25 dollar par jour. Les spéculateurs boursiers qui ont ruiné les économies occidentales par appât du gain et avidité folle devraient être traduits devant un tribunal de Nuremberg pour crime contre l’humanité.

Les ressources de la planète suffisent à nourrir l’humanité. La malnutrition est-elle seulement une question de répartition ?

Le rapport annuel de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) estime que l’agriculture mondiale pourrait aujourd’hui nourrir normalement 12 milliards d’humains [1], presque le double de l’humanité. Au seuil de ce nouveau millénaire, il n’y a plus aucune fatalité, aucun manque objectif. La planète croule sous la richesse. Un enfant qui meurt de faim est assassiné. Il n’est pas la victime d’une « loi de la nature » !

Au-delà de la spéculation, quelles sont les autres causes de la faim dans le monde ?

Tous les mécanismes qui tuent sont faits de main d’homme. La fabrication d’agrocarburants brûle des millions de tonnes de maïs aux États-Unis. L’océan vert de la canne à sucre au Brésil mange des millions d’hectares de terres arables. Pour remplir un réservoir de 50 litres de bioéthanol, vous devez brûler 352 kg de maïs. Au Mexique ou au Mali, où c’est l’aliment de base, un enfant vit une année avec cette quantité de maïs. Il faut agir face au réchauffement climatique, mais la solution ne passe pas par les agrocarburants ! Il faut faire des économies d’énergies, utiliser l’éolien, le solaire, encourager les transports publics.

Autre élément : le dumping agricole biaise les marchés alimentaires dans les pays africains. L’Union européenne subventionne l’exportation de sa production agricole. En Afrique, vous pouvez acheter sur n’importe quel étal des fruits, des légumes, du poulet venant d’Europe à quasiment la moitié du prix du produit africain équivalent. Et quelques kilomètres plus loin, le paysan et sa famille travaillent dix heures par jour sous un soleil brûlant sans avoir la moindre chance de réunir le minimum vital.
Et la dette extérieure des pays les plus pauvres les pénalise. Aucun gouvernement ne peut dégager le minimum de capital à investir dans l’agriculture, alors que ces États ont un besoin crucial d’améliorer leur productivité. En Afrique, il y a peu d’animaux de traction, pas d’engrais, pas de semences sélectionnées, pas assez d’irrigation.

Enfin, le marché agricole mondial est dominé par une dizaine de sociétés transcontinentales extrêmement puissantes, qui décident chaque jour de qui va vivre et mourir. La stratégie de libéralisation et de privatisation du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque mondiale et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a ouvert la porte des pays du Sud aux multinationales. La multinationale Cargill a contrôlé l’an dernier 26,8 % de tout le blé commercialisé dans le monde, Louis Dreyfus gère 31 % de tout le commerce du riz. Ils contrôlent les prix. La situation est la même pour les intrants : Monsanto et Syngenta dominent le marché mondial – donc la productivité des paysans.

Que faire face à cette situation ?

Ces mécanismes, faits de main d’homme, peuvent être changés par les hommes. Mon livre, Destruction massive, Géopolitique de la faim, malgré son titre alarmant, est un message d’espoir. La France est une grande et puissante démocratie, comme la plupart des États dominateurs d’Europe et d’Occident. Il n’y a pas d’impuissance en démocratie. Nous avons toutes les armes constitutionnelles en main – mobilisation populaire, vote, grève générale – pour forcer le ministre de l’Agriculture à voter pour l’abolition du dumping agricole à Bruxelles. Le ministre des Finances peut se prononcer au FMI pour le désendettement total et immédiat des pays les plus pauvres de la planète.

La crise de la dette européenne rend cette position plus difficile à envisager…

Elle complique la situation. Mais la taxe Tobin, quand elle a été proposée par Attac il y a quinze ans, était qualifiée d’irréaliste. Aujourd’hui, elle est discutée par le G20 ! Les organisations internationales sont obligées de constater la misère explosive créée par la hausse des prix des matières premières. Un chemin se dessine. Nous avons un impératif catégorique moral – au-delà des partis, des idéologies, des institutions, des syndicats : l’éveil des consciences. Nous ne pouvons pas vivre dans un monde où des enfants meurent de faim alors que la planète croule sous les richesses. Nous ne voulons plus du banditisme bancaire. Nous voulons que l’État à nouveau exprime la volonté du citoyen, et ne soit pas un simple auxiliaire des entreprises multinationales. Ces revendications créent des mouvements dans la société civile.

La crise ne risque-t-elle pas de provoquer une montée du populisme en Europe, plutôt qu’un nécessaire sursaut des consciences ?

La lutte est incertaine. Le chômage et la peur du lendemain sont les terreaux du fascisme. Mais il y a une formidable espérance à la « périphérie », comme le montrent les insurrections paysannes pour la récupération des terres que les multinationales se sont appropriées au nord du Brésil et du Sénégal, au Honduras ou en Indonésie. Si nous arrivions à faire la jonction, à créer un front de solidarité entre ceux qui luttent à l’intérieur du cerveau de ces monstres froids et ceux qui souffrent à la périphérie, alors l’ordre cannibale du monde serait abattu. J’ai d’autant plus d’espoir que l’écart entre Sud et Nord se réduit, parce que la jungle avance. La violence nue du capital était jusqu’ici amortie au Nord, par les lois, une certaine décence, la négociation entre syndicats et représentants patronaux. Aujourd’hui, elle frappe ici les populations humbles. Il faut montrer la voie de l’insurrection et de la révolte.

Propos recueillis par Élodie Bécu

À lire : Jean Ziegler, Destruction massive : Géopolitique de la faim, 2011, Éditions du Seuil, 352 pages, 20 euros.

Notes

[1] Selon les critères de l’Organisation mondiale de la santé : 2 200 calories par individu et par jour.

mercredi 12 octobre 2011

Chicago - Merkel et Sarkozy soutiennent le maïs, le soja et le blé

Les cours du maïs, du soja et du blé ont terminé en hausse lundi à Chicago, soutenus par l'engagement de la chancelière allemande Angela Merkel et du président français Nicolas Sarkozy de présenter rapidement un plan devant régler le problème de la dette en Europe.



Les céréales ont réagi à l'unisson des places boursières et de Wall Street où, en milieu de journée, le Dow Jones et le Nasdaq s'envolaient après les assurances données dimanche soir par le couple franco-allemand.
Les leaders des deux premières économies de la zone euro ont promis une réponse à la crise de la dette avant début novembre et souligné leur accord « complet » sur une recapitalisation des banques.
« L 'optimisme a gagné les marchés après les promesses d'Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy de répondre au problème de la dette grecque et de recapitaliser les banques » de la zone euro en difficulté, a déclaré Bill Nelson de Doane Advisory Services. «

Les investisseurs se sentent plus à l'aise pour prendre des risques »

Le maïs, le soja et le blé avaient enregistré des chutes d'environ 20 % en septembre « principalement en raison des craintes (générées) par la crise de la dette en Europe », a souligné la maison de courtage Allendale. Et avec les gages fournis par Paris et Berlin, « les investisseurs se sentent plus à l'aise pour prendre des risques et ça se reflète dans l'ensemble des matières premières » , a remarqué Bill Nelson.
Localement, la météo participait également à la hausse des prix du soja : les régions du centre des Etats-Unis où se concentre la majeure partie de la production font l'objet de pluies importantes, ce qui risque d'avoir un impact sur les récoltes, a noté Allendale. Les investisseurs spéculaient également sur une hausse de la demande en maïs, avant la publication du rapport du ministère américain de l'agriculture sur l'offre et la demande, mercredi, a dit Bill Nelson.
Le boisseau de maïs (environ 25 kg) pour livraison en décembre a gagné 5 cents à 6,05 dollars sur le Chicago Board of Trade. Le boisseau de blé à échéance décembre a pris 4 cents à 6,1150 dollars. Le contrat de soja pour livraison en novembre s'est adjugé 19,25 cents à 11,7750 dollars.
Source : Afp

jeudi 18 août 2011

Café, sucre et cacao dans la tourmente générale


Londres (awp/afp) - Les prix des matières premières alimentaires sont restés soumis cette semaine aux soubresauts des Bourses mondiales et du dollar, finissant en général par se reprendre dans le sillage des marchés d'actions après plusieurs jours de tourmente.

Le cacao, le café et le sucre étant considérés comme des actifs à risque dont les ventes sont liées à l'état général de l'économie mondiale, "leurs cours devraient continuer à évoluer de manière chaotique en fonction des incertitudes macroéconomiques et de la volatilité des marchés", a résumé Barclays Capital.

CACAO

Les cours de la fève brune ont été en net recul à New York, plombés par la chute de Wall Street lundi et mercredi et les mouvements en dents de scie du dollar qui ont perturbé les opérateurs.

La tonne de cacao s'y est échangée jeudi à son plus bas niveau depuis début janvier, à 2846 dollars la tonne.

Selon Kona Haque, du cabinet Macquarie, les prix du cacao sont en outre "pénalisés par des indices concordants selon lesquels la production mondiale enregistrera cette saison un surplus de 400'000 tonnes".

La récolte, a-t-elle rappelé, devrait en effet être nettement supérieure à la normale chez les deux grands producteurs d'Afrique de l'Ouest, la Côte d'Ivoire et le Ghana.

Sur le Liffe de Londres, la tonne de cacao pour livraison en septembre valait 1849 livres vendredi vers 13h30 GMT, retrouvant à l'issue d'une semaine animée son niveau de la semaine précédente à la même heure (1845 livres).

Sur le NYBoT-ICE américain, le contrat pour livraison en septembre valait 2870 dollars la tonne, contre 2945 dollars sept jours auparavant.

CAFE

Les cours du café ont fait du yo-yo durant presque toute la semaine, particulièrement sensibles eux aussi aux craintes liées à la vigueur de l'économie américaine.

Après être descendus à un plus bas depuis le début de l'année, ils ont nettement rebondi à partir de jeudi, aidés par la reprise générale des marchés mais aussi par "des craintes sur le niveau de production de pays clés", a noté la revue spécialisée The Public Ledger.

Les inquiétudes portent à la fois sur la faiblesse de la récolte au Vietnam (deuxième exportateur mondial) et sur une production plus faible que prévu au Brésil, dont certaines régions sont touchées par une vague de froid.

Sur le Liffe de Londres, la tonne de robusta pour livraison en septembre valait 2253 dollars vendredi vers 13h00 GMT contre 2048 dollars le vendredi précédent vers 14h00 GMT.

Sur le NYBoT-ICE, la livre d'arabica pour livraison en septembre cotait à New York 240,75 cents, contre 240,10 cents la semaine précédente.

SUCRE

Les prix du sucre ont suivi le même mouvement chaotique que les autres matières premières alimentaires, leur rebond de la fin de semaine étant conforté par l'annonce d'une production plus faible que prévu de canne à sucre au Brésil, premier exportateur mondial.

L'association des producteurs brésiliens, l'Unica, a revu jeudi en baisse de plus de 4% ses prévisions pour la récolte 2011/2012. Toutefois, cette baisse avait déjà été anticipée par les opérateurs, ce qui a freiné la hausse des cours, a noté Nick Penney, analyste du courtier Sucden.

Le marché reste en outre tiraillé entre la perspective d'une récolte record de betteraves en Russie et les craintes de sécheresse au Mexique sur les champs de canne à sucre.

Sur le Liffe de Londres, la tonne de sucre blanc pour livraison en octobre valait 733,60 livres sterling vendredi à 13h30 GMT - après être descendu jusqu'à 705,10 livres lundi, un plus bas depuis mi-juin - contre 737,60 livres sterling vendredi vers la même heure.

Sur le NYBoT-ICE américain, la livre de sucre brut pour livraison en octobre cotait 27,63 cents contre 27,85 cents une semaine plus tôt.

cha

(AWP / 12.08.2011 16h41) 

Source:
http://www.romandie.com/news/n/ALIMENTAIRESRevue_hebdo_cafe_sucre_et_cacao_dans_la_tourmente_generale120820111608.asp 

Lire aussi:
http://www.leblogfinance.com/2011/08/cacao-le-cours-chahute-par-wall-street-et-une-surproduction-latente.html

dimanche 7 août 2011

Comment Goldman Sachs a provoqué la crise alimentaire


L’offre et la demande y sont évidemment pour quelque chose, mais la hausse des prix des denrées alimentaires constatée à travers le monde a une raison plus profonde: la gourmandise de Wall Street.

Le Goldman Sachs Commodity Index

Il aura fallu les grands cerveaux de Goldman Sachs pour réaliser une chose toute simple: rien n’a plus de valeur que notre pain quotidien. Et là où il y a de la valeur, il y a de l’argent à se faire. En 1991, les banquiers de Goldman, avec à leur tête le président visionnaire Gary Cohn, ont conçu un nouveau produit dérivé financier composé de 24 matières premières, des métaux précieux à l’énergie, en passant par le café, le bétail, le maïs, les porcs, le soja et le blé. Ils ont pondéré la valeur d’investissement de chacune d’elles, ont mélangé et transformé les parties en montants, puis ont réduit ce qui constituait un ensemble compliqué d’éléments tangibles en une simple formule mathématique, baptisée dès lors «Goldman Sachs Commodity Index» (indice de matières premières GSCI).
Pendant près de dix ans, l’indice GSCI a été un produit de placement relativement statique, les banques étant davantage intéressées par les placements risqués et les obligations structurées que par tout ce qui peut être semé ou récolté. Puis, en 1999, la CFTC, organisme indépendant chargé de réglementer les marchés à terme aux Etats-Unis, a ouvert les marchés à terme aux investisseurs extérieurs. Alors que l’intervention sur les marchés agricoles était jusqu’à présent limitée aux opérateurs physiques, et ce depuis la crise de 1929, les banques ont pu désormais prendre la position qu’elles souhaitaient.

Des «contrats à terme» pour garantir une stabilité

Ces changements ont alors touché les grandes bourses de Chicago, Minneapolis et Kansas City, qui avaient contribué, pendant 150 ans, à la stabilité relative du prix des denrées alimentaires au niveau international. Le secteur agricole peut paraître bucolique, mais il est volatil par nature et soumis aux vicissitudes de la météo, des maladies et des catastrophes. Créé après la Guerre de Sécession par les fondateurs d’Archer Daniels Midland, de General Mills et de Pillsbury, le système de trading des contrats à terme de céréales a contribué à faire des Etats-Unis un poids lourd de la finance, capable de rivaliser avec l’Europe, voire de la surpasser. Les marchés agricoles ont également protégé les agriculteurs et les meuniers américains contre les risques inhérents à leur profession.
L’idée de base était le «contrat à terme», un accord entre vendeur et acheteur de blé sur un prix du boisseau raisonnable (et ce avant même qu’il n’ait poussé). Ces contrats à terme ont non seulement permis de garantir le prix stable du pain à la boulangerie (ou plus tard au supermarché), mais ils ont également aidé les agriculteurs à se prémunir contre les périodes de vaches maigres et à investir dans leurs fermes et leurs affaires. Résultat: au cours du XXème siècle, le prix réel du blé a baissé (malgré une ou deux hausses, notamment lors de la spirale inflationniste des années 1970), ce qui a stimulé le développement du secteur américain de l’agrobusiness. Après la 2nde Guerre mondiale, les Etats-Unis ont systématiquement enregistré des excédents agricoles, ce qui a constitué un élément fondamental de leur stratégie politique, économique et humanitaire durant la Guerre Froide (sans compter que les céréales américaines ont nourri des millions de personnes affamées dans le monde).

Les acteurs vs les spéculateurs

Les marchés à terme comprenaient au départ deux types d’acteurs: les fermiers, les meuniers et les grossistes, les acteurs du marché qui sont véritablement intéressés par les fondamentaux du marché agricole. Il ne s’agit pas seulement des producteurs de maïs de l’Iowa ou des producteurs de blé du Nebraska, mais de grandes multinationales comme Pizza Hut, Kraft, Nestlé, Sara Lee, Tyson Foods et McDonald's, dont les actions à la bourse de New York varient selon leur capacité à approvisionner les gens en voiture, à leur domicile et dans les supermarchés à des prix compétitifs. Ces acteurs du marché sont appelés bona fide hedgers, car ils ont réellement besoin d’acheter et de vendre des céréales.
A l’opposé se trouve le spéculateur. Le spéculateur ne produit et ne consomme pas de maïs, de soja ou de blé; il ne saurait pas où stocker les 20 tonnes de céréales qu’il est susceptible d’acheter à tout moment si jamais elles lui étaient livrées. Les spéculateurs ont recours à une méthode classique, celle qui consiste à acheter à bas prix dans l’espoir de revendre plus cher. Les opérateurs physiques ont vu d’un bon œil l’arrivée des spéculateurs traditionnels sur leur marché; leurs ordres de vente et d’achat permanents donnent sa liquidité au marché et permettent aux bona fide hedgers de gérer les risques en vendant et en achetant quand ils le souhaitent.

Goldman Sachs à l'origine du bouleversement

Mais l’indice de Goldman Sachs a déstabilisé ce système. La structure de l’indice GSCI a occulté la pratique vieille de plusieurs siècles consistant à acheter et vendre dans le même temps. Ce nouveau produit dérivé est long-only, ce qui signifie qu’il a été conçu uniquement pour acheter des matières premières. Cette stratégie long-only est motivée par l’intention de transformer un investissement sur les matières premières (jusqu’alors réservé aux spécialistes) en ce qui ressemble fortement à un placement dans un actif (une catégorie d’actifs dans laquelle n’importe qui peut placer son argent et le laisser fructifier pendant des dizaines d’années, sur le modèle de General Electric ou d’Apple). Quand le marché des matières premières commence à ressembler davantage à un marché financier, les banques peuvent espérer de nouveaux afflux de liquidités. Mais cette stratégie long-only comporte une faille: l’indice GSCI ne comprend pas de mécanisme pour vendre une matière première (vente à découvert ou position courte).
Ce déséquilibre a eu des répercussions sur la nature même du marché des matières premières, les banques se retrouvant contraintes d’acheter encore et encore (et ce, peu importe à quel prix). Quand l’échéance des contrats à terme sur les indices de matières premières approchait, les investisseurs long-only devaient reconduire leurs positions d’achat de plusieurs milliards de dollars dans le cadre des prochains contrats à terme, deux ou trois mois plus tard. Et l’effet à la baisse sur les prix des positions courtes n’étant pas pris en compte dans l’indice GSCI, les traders professionnels pouvaient faire d’énormes bénéfices en anticipant les fluctuations du marché que ces «roulements» finiraient par causer. «Je gagne ma vie avec de l’argent stupide», a déclaré Emil Van Essen, trader sur les matières premières, à Businessweek l’année dernière. Employés par les banques qui avaient justement crée les fonds indiciels sur matières premières, les traders sur matières premières ont surfé sur la vague du profit.
Les banques sachant reconnaître un système lucratif, des dizaines de spéculateurs n’intervenant jamais sur le marché physique (non-physical hedgers) ont rapidement suivi l’exemple de Goldman Sachs et son indice de matières premières, notamment Barclays, Deutsche Bank, Pimco, JP Morgan Chase, AIG, Bear Stearns et Lehman Brothers, pour n’en citer que quelques-uns. Les conditions étaient propices à une inflation des prix alimentaires, qui, au final, a pris de court certaines des plus grandes entreprises américaines dans l’industrie meunière, l’industrie agroalimentaire et le secteur de la grande distribution, et a créé une onde de choc dans le monde entier.

Face à la crise de 2008, les investisseurs se sont tournés vers les matières premières

L’histoire se raconte avec des chiffres. Depuis l’éclatement de la bulle Internet en 2000, la quantité de dollars investis dans les fonds indiciels sur matières premières a été multipliée par 50. Concrètement, en 2003, le marché à terme des matières premières ronronnait encore à 13 milliards de dollars (8,98 milliards d'euros). Mais début 2008, quand les investisseurs ont commencé à s’affoler à cause de la crise financière mondiale et à perdre confiance dans le dollar, la livre sterling et l’euro, ils ont vu dans les matières premières (et notamment les denrées alimentaires) le dernier endroit sûr pour placer l’argent de leurs fonds spéculatifs, fonds de pension et fonds souverains. «Des gens qui n’avaient aucune idée de ce qu’était une matière première se sont soudain mis à en acheter», raconte un analyste du ministère américain de l’Agriculture. Au cours des 55 premiers jours de 2008, les spéculateurs ont investi 55 milliards de dollars dans les marchés de matières premières et en juillet, c’est 318 milliards de dollars (219 milliards de dollars) qui ébranlaient les marchés. Depuis, l’inflation des prix agricoles s’est stabilisée.
L’argent circulait et les banques avaient sous la main tout un ensemble de nouveaux produits dérivés pour les marchés de denrées alimentaires. Régis par les prix du pétrole et du gaz (les principales matières premières des fonds indiciels), ces nouveaux produits de placement ont mis le feu aux marchés de toutes les autres matières premières indexées, donnant lieu à une bulle alimentaire qui rappelle l’histoire de la tulipe, de l’Internet et de l’immobilier bon marché. Le prix du blé dur roux de printemps, généralement compris entre 4 et 6 dollars (entre 2,70 et 4 euros) le boisseau de 60 livres (environ 27 kgs), a battu tous les records et le contrat à terme sur le blé a atteint jusqu’à 25 dollars. Ainsi, le prix des denrées alimentaires dans le monde a enregistré une hausse de 80 pourcent entre 2005 et 2008 et ne cesse d’augmenter depuis. «La hauteur des investissements dans les marchés de matières premières a été sans précédent», souligne Kendell Keith, président de la National Grain and Feed Association (Association nationale des céréales et des aliments). «Il ne fait aucun doute qu’il y a eu spéculation». Dans une récente noted’information, le rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter, a indiqué qu’en 2008, «une part significative de la hausse des prix s’explique par l’émergence d’une bulle spéculative».

Un effet «boule de neige»

Ce qui s’est produit sur les marchés agricoles n’est pas le résultat de la «spéculation» traditionnelle, qui consiste à acheter à bas prix dans l’espoir de revendre plus cher. Aujourd’hui, avec l’indice cumulatif, l’indice Standard & Poors GSCI donne 219 index tickers pour que les investisseurs, par le biais de leur système informatique Bloomberg, puissent miser sur n’importe quel produit, du palladium à l’huile de soja, en passant par les biocarburants et le bétail. Mais l’explosion de ces nouvelles opportunités de spéculation sur les marchés mondiaux agricole, alimentaire et de bétail crée un cercle vicieux. Plus le prix des denrées alimentaires augmente,  plus l’argent abonde dans le secteur et plus les prix augmentent. Ainsi, entre 2003 et 2008, la spéculation sur les fonds indiciels a augmenté de 1900 pour cent. «Nous assistons à un choc de la demande due à l’entrée d’une nouvelle catégorie d’acteurs sur les marchés à terme de matières premières», a déclaré le gestionnaire de fonds d’investissement Michael Masters devant le Congrès américain, pendant la crise alimentaire de 2008.

Les banques et les traders sont les «carnivores» du système

L’intervention de Wall Street sur les marchés agricole, alimentaire et de bétail a donc été un choc pour le système mondial d’approvisionnement et de production alimentaires. Les réserves mondiales sont non seulement touchées par un approvisionnement restreint et une demande accrue de céréales, mais les banques d’investissement ont entraîné une hausse artificielle du prix des marchés à terme de céréales. Le blé fictif détermine désormais le prix du vrai blé, les spéculateurs (qui représentaient jusqu’à présent un cinquième du marché) étant plus nombreux que les bona-fide hedgers (de l’ordre de quatre pour un).
Aujourd’hui, les banques et les traders dominent la chaîne alimentaire; ils sont les carnivores du système et dévorent tout sur leur passage. Presque tout en bas, le fermier s’efforce de survivre. Pour ce dernier, la hausse du prix des céréales aurait du être une aubaine, mais la spéculation a également entraîné la hausse du prix de tout ce qu’il doit acheter pour cultiver ses céréales (des graines aux engrais, en passant par le carburant diesel). Tout en bas de la chaîne se trouve le consommateur. L’Américain moyen, qui consacre entre 8 et 12 pourcent de son budget hebdomadaire à l’alimentation, n’a pas été touché tout de suite par la hausse des prix. Mais pour les près de 2 milliards de personnes dans le monde qui dépensent plus de 50 pourcent de leurs revenus pour s’alimenter, les effets ont été dévastateurs: le nombre de personnes affamées a augmenté de 250 millions en 2008, portant le nombre total de personnes souffrant d’insécurité alimentaire dans le monde à un milliard (un chiffre sans précédent).

Y a-t-il une solution?

Que faudrait-il faire? Lors de ma dernière visite à la Bourse de Minneapolis, j’ai demandé à des traders ce qui se passerait si le gouvernement fédéral interdisait aux banques d’investissement de miser sur les marchés agricoles. Ils ont éclaté de rire. Un coup de fil à un bona-fide hedger comme Cargill ou Archer Daniels Midland et un échange d’actifs plus tard et il devient impossible de distinguer sur le marché à terme la position d’une banque de celle d’un acheteur international de blé. Je leur ai alors demandé: «Et si le gouvernement interdisait les produits dérivés long-only?». Ils se sont de nouveau esclaffés. Il leur suffit cette fois de donner leurs ordres à la bourse de Londres ou de Hong Kong. Les nouveaux produits dérivés ont atteint des proportions supranationales et sont hors de portée de la législation des Etats souverains.
La volatilité des prix des denrées alimentaires a également gâché une occasion en or d’instaurer une coopération au niveau international. Plus le prix du maïs, du soja, du riz et du blé est élevé, plus les pays producteurs de céréales dans le monde doivent coopérer afin d’éviter que les pays importateurs de céréales (généralement pauvres) paniquent et que la flambée des prix agricoles et l’instabilité politique se propagent davantage. Au lieu de cela, les pays ont réagi avec nervosité et adopté des mesures de repli, des interdictions d’exporter à la mise en réserve des céréales, en passant par des confiscations de terre en Afrique pour des raisons néo-mercantiles. Et les efforts d’activistes et d’organismes internationaux soucieux de freiner cette spéculation n’ont rien donné. Pendant ce temps, les fonds indiciels continuent de prospérer, les banques encaissent les bénéfices et les pauvres dans le monde sont au bord de la famine.

Frederick Kaufman
Traduit par Charlotte Laigle