http://tempsreel.nouvelobs.com/culture/20111230.AFP3133/il-y-a-deux-cents-ans-naissait-le-sucre-de-betterave.html
http://blog.lefigaro.fr/agriculture/2012/01/le-bicentenaire-de-la-betterav.html
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mardi 3 janvier 2012
dimanche 1 janvier 2012
Géopolitique de l’alimentation
Publié le 30/12/2011
Derrière les bouches, les ventres et les plaisirs de la table, se cachent et se camouflent des intérêts financiers, géostratégiques et géopolitiques de premier ordre.
Par Jean-Baptiste Noé
À côté des armes, des alliances internationales, de l’approvisionnement en matières premières et du terrorisme, les plaisirs de la bouche et de la table peuvent sembler bien dérisoires. Pour autant, l’alimentation n’est pas si anodine, nous pouvons même dire qu’elle est première. Si se nourrir est propre à chaque homme, la façon de se nourrir est propre à chaque peuple, à chaque civilisation, à chaque culture. Étudier la façon dont un peuple se nourrit, s’alimente, c’est comprendre comment il raisonne et comment il fonctionne. De la même façon qu’une langue ne sert pas qu’à parler mais aussi à penser, la nourriture – ce que l’on ingère, ce que l’on estime bon à ingérer, à cuisiner – définit la grammaire des peuples. Nous allons donner quelques exemples qui permettent d’illustrer ces propos.
Alimentation et anthropologie des peuples
Lorsque Jules César, en 52, entre en Gaule avec son armée, il constate que le Rhin forme une frontière culturelle. En-deçà du Rhin, note-t-il dans sa Guerre des Gaules, se trouve le peuple Gaulois, peuple qui boit du vin et qui est, du point de vue de la civilisation, proche des Romains. Au-delà du fleuve habitent les Germains, peuple qui boit de la cervoise, et qui est fort éloigné de la pensée et des modes de vie romaines. Le Rhin comme frontière, entre le peuple du vin et le peuple de la cervoise, le Rhin comme illustration de l’antagonisme culturel, voici dressée ce qui sera la fracture de l’Europe pour les siècles à venir et qui, à biens des égards, l’est encore aujourd’hui. La France est le premier pays producteur de vin, et un de ses premiers consommateurs, quand l’Allemagne est un pays de la bière. Et l’antagonisme des Gaulois et des Germains a déchiré l’Europe jusqu’à la réconciliation des années 1960-1980. Jacques Bainville, dans son Histoire de deux peuples, a montré toute la portée géopolitique de cette opposition. [1]
Si l’on reste dans le domaine du vin nous constatons que cette boisson est consommée par les peuples sédentaires, alors que les peuples nomades, qui ne peuvent pas planter une vigne et attendre plusieurs années que celle-ci produise un vin correct, ont rejeté le vin, jusqu’à le déclarer impur. De là vient ce refus du vin dans l’islam, quand les chrétiens et les juifs y accordent une place de choix dans leur religion. [2] Derrière une interdiction alimentaire se dessine toute une philosophie qui sépare le nomade du sédentaire, le monde urbain du monde des tentes, et par là la façon de faire la guerre et de concevoir le monde. [3] Nous voyons comment une frontière alimentaire est la partie visible qui dessine une frontière politique et culturelle. Frontières alimentaires et frontières culturelles
Quelles sont donc les grandes frontières alimentaires qui partagent le monde ? L’Europe est le continent du blé et du vin quand l’Asie est celui du riz, qui se mange et qui se boit. En Amérique règne le maïs, réduit en farine et consommé sous forme de galette, et le chocolat, boisson des dieux et des rites religieux, avant que celui-ci ne devienne un dessert, une fois importé en Europe. En Afrique ce sont le sorgho et le mil qui sont cultivés comme céréales majoritaires.
Le monde est aussi traversé par les frontières du cru et du cuit. Nous savons comment la consommation de poisson cru au Japon est le nec plus ultra de la gastronomie. Ce poisson a très peu de goût et cela est voulu : cela correspond à la philosophie bouddhiste qui prône l’extinction des plaisirs et des sentiments. La nourriture ne doit donc procurer aucune sensation, bonne ou mauvaise. Nous sommes très loin de la vision de l’Europe latine et catholique, où la nourriture se veut bombance et fête. Le cuit et le rôti sont au contraire valorisés : le cru est perçu comme aliment barbare et vil. Cette différence gastronomique majeure ne peut qu’embarrasser les ambassades lors des repas internationaux.
Le pouvoir de la table
C’est ici qu’intervient la gastronomie comme facteur de la puissance. Airbus, le nucléaire, le TGV sont des éléments tangibles de la vigueur industrielle de la France, mais le champagne, le cognac, le foie gras contribuent à la puissance culturelle française, aussi bien qu’à sa puissance économique. En dépit de sa petite superficie la France est le deuxième pays agricole mondial – derrière les États-Unis. Les exportations alimentaires françaises permettent d’équilibrer la balance commerciale, et lui assure chaque année l’entrée d’un nombre important de devises. En 2008 l’agriculture et le secteur agroalimentaire totalisaient 51 milliards d’euros d’exportation, soit 10.6% de la valeur des exportations françaises. [4] L’industrie automobile a rapporté, toujours en 2008, 46.1 milliards d’euros et la vente d’énergie 25.9 milliards. En 2007 les exportations de bordeaux, de bourgogne et de champagne ont rapporté 6.72 milliards d’euros à la France, soit l’équivalent de 129 Airbus, de 288 TGV ou encore de 92 satellites. Au total, le solde excédentaire des exportations de vins et spiritueux s’élève à 9,34 milliards d’euros ; c’est le deuxième poste excédentaire français pour les exportations. Belle victoire du monde rural sur la finance ; le blé et la vigne rapportent plus d’argent à la France que la bourse et la corbeille. On aurait tort de négliger cet aspect de la puissance. Dans la lutte hégémonique que se livre les nations au sein de la géopolitique mondiale la culture est un facteur essentiel, et l’alimentation y contribue fortement.
La gouvernance de la table
Tenir le ventre est un habile moyen de tenir les peuples. Jusqu’au XIXe siècle l’usage du sel a été fondamental en Europe pour assurer la conservation des aliments. Cela a conféré aux régions salines une puissance économique et politique de premier ordre. Que ces salines soient maritimes, comme en Bretagne ou près de La Rochelle, ou qu’elles soient terrestres, comme dans le Jura, ou à Hallein en Autriche, le contrôle de la production et des routes commerciales du sel ont été un enjeu important, de même niveau que le pétrole ou le gaz aujourd’hui.
Au sel peuvent s’ajouter les épices. On imagine mal désormais déclarer la guerre pour contrôler le poivre de Ceylan ou la coriandre d’Indonésie. Pour autant ces épices ont fait la fortune des compagnies maritimes et des îles et des ports servant d’escale aux navires. Cette géopolitique épicée et savoureuse, bien qu’elle aussi tournée vers la finance et vers la poudre, a disparu. En apparence seulement car quand Coca Cola pèse sur les cours de la vanille pour aromatiser ses boissons, ou que les grands confiseurs, comme Nestlé ou Kraft, achètent des milliers de tonnes de sucre et de chocolat pour la fabrication de leurs barres et autres bonbons, la guerre des approvisionnements rejoint celle des palais. Les attaques et les stratégies commerciales mondiales échappent souvent au simple consommateur. Les routes du sucre ont contribué à dessiner une géopolitique mondiale tant les zones d’approvisionnement et de consommation étaient différentes. C’est pour cultiver la canne que les Européens ont acheté des esclaves aux tribus africaines et les ont transplantés dans les Antilles et au Brésil. C’est pour alimenter le marché français en sucre que Napoléon, privé de cette matière par son blocus, a développé la culture de la betterave en Picardie, apportant une nouvelle richesse à cette région.
Si l’on reste dans les douceurs, que connaît-on de l’influence réelle des compagnies fruitières américaines dans les interventions en Amérique Latine ? La guerre de la banane et des fruits exotiques n’a pas été que commerciale, et l’on sait qu’un certain nombre de gouvernants ont été changés pour sécuriser l’approvisionnement en fruits du marché américain.
Nourrir le monde reste l’éternel défi des années à venir. Derrière ces bouches, ces ventres, ces plaisirs, se cachent et se camouflent des intérêts financiers, géostratégiques et géopolitiques de premier ordre. C’est peut être moins impressionnant que le pétrole, peut être moins bruyant que le cliquetis des armes, mais c’est tout aussi fondamental dans la valse de la réalité diplomatique du monde actuel.
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Sur le web
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Notes: [1] Une partie des œuvres de Jacques Bainville ont été rééditées chez Bouquins en 2011.
[2] Voir Jean-Baptiste Noé, Histoire du Vin et de l’Eglise, chapitre 9, « Symboles du vin ».
[3] Gabriel Martinez-Gros, « Les conquêtes arabes (630-750) » in L’exportation armée des idées et des systèmes, Cahiers du CEHD n°34, 2008.
[4] Chiffres fournis par l’INSEE dans ses enquêtes annuelles.
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mercredi 24 août 2011
Jaffa, histoire d’un symbole
Jaffa, l’une des plus anciennes villes du monde, était aussi l’une des villes les plus prospères et les plus peuplées de Palestine. Avec ses orangeraies déployées à perte de vue, elle fournissait du travail, depuis la cueillette du fruit jusqu’à sa préparation pour l’exportation, non seulement aux Palestiniens mais à des ouvriers venus d’Egypte, de Syrie, du Liban.
En 1948, plus de 4 000 bombes tombent sur Jaffa. Sur les 85 000 Arabes qui y vivaient, il ne va plus en rester que 3 000. Le gouvernement israélien confisque les orangeraies et s’approprie l’orange de Jaffa, qui est devenue le symbole des produits de la colonisation.
On y voit d’abord, dans les années 1920, Arabes et Juifs travailler ensemble dans une relation qui a été extirpée des deux mémoires. Les Juifs ne possédaient alors que 7 ou 8 % des terres et les paysans palestiniens, qui transmettaient leur savoir-faire, étaient loin d’imaginer que dans le sillage de leurs élèves viendraient leurs colonisateurs.
La rupture est intervenue avec l’arrivée des kibboutzim : « Pour eux, nous étions des traîtres », indique un agriculteur israélien qui se souvient : « Ils voulaient imposer le travail juif. Mais l’idéal était une chose, la réalité une autre : Ils pelaient au soleil. » Leur peau claire et leur incapacité à travailler la terre ne les empêcheront pas de persister. La colonisation sera méthodique et rigoureuse, donnée à voir avec documents et images d’avant 1948 en abondance.
Lire la suite: http://blog.mondediplo.net/2010-03-15-Jaffa-histoire-d-un-symbole
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La Fourchette en colère
mercredi 17 août 2011
Monsanto poursuivi pour "biopiraterie" par l'Inde
NEW DELHI, CORRESPONDANCE - L'Autorité indienne de la biodiversité a annoncé, le 11 août, qu'elle allait engager des poursuites judiciaires à l'encontre du semencier américain Monsanto pour avoir mis au point une aubergine génétiquement modifiée à partir de variétés locales sans en avoir demandé l'autorisation.
C'est la première fois, en Inde, qu'une entreprise va être poursuivie pour acte de"biopiraterie", une infraction passible de trois années d'emprisonnement.
Monsanto, son partenaire indien Mahyco et plusieurs universités indiennes s'étaient associés en 2005 pour mener les recherches, avec l'appui de l'agence américaine de développement Usaid, favorable aux organismes génétiquement modifiés (OGM).
MORATOIRE RECONDUIT EN 2011
Une dizaine de variétés existant dans les régions du Karnataka et du Tamil Nadu, parmi les 2 500 que compte le pays, avaient été utilisées pour mettre au point cette première aubergine génétiquement modifiée, destinée à être commercialisée en Inde.
Or, contrairement à ce qu'exige la loi sur la biodiversité votée en 2002, aucune autorisation n'avait été demandée pour utiliser des variétés locales. Les agriculteurs auraient dû notamment être consultés afin de négocier une éventuelle participation aux bénéfices tirés de l'exploitation commerciale de l'aubergine."Monsanto était parfaitement au courant de la législation et l'a volontairement ignorée", estime Leo Saldanha, directeur de l'organisation de défense de l'environnement Environment Support Group, qui a saisi l'Autorité indienne de la biodiversité de ce cas de biopiraterie.
Contacté par Le Monde, Monsanto s'est refusé à tout commentaire. D'après l'hebdomadaire India Today, le semencier rejetterait toute responsabilité, tout en accusant ses partenaires indiens de ne pas avoir demandé les autorisations nécessaires. Mahyco, dont Monsanto est actionnaire à hauteur de 26 %, a indiqué qu'il s'était contenté de fournir le gène de transformation. L'accusation de biopiraterie est un nouveau coup dur pour Monsanto, et risque de freiner le développement de ses activités en Inde.
Le moratoire décrété en février 2010, par le ministre indien de l'environnement, sur la commercialisation des aubergines génétiquement modifiées a été reconduit cette année. Et sa levée ne semble pas à l'ordre du jour. A l'époque, le Comité de consultation de génie génétique avait pourtant émis un avis favorable à la commercialisation de l'aubergine.
Les opposants aux OGM espèrent que Monsanto ne sera pas autorisé à menerdes recherches sur les oignons génétiquement modifiés, comme l'entreprise en a fait la demande au mois de juin.
L'Inde, qui abrite 7,8 % des espèces animales et végétales de la planète sur seulement 2,5 % des terres émergées, est très exposée aux risques de biopiraterie. Le sujet y est particulièrement sensible depuis qu'en 1997, des paysans du nord du pays avaient violemment protesté contre le brevetage, par le semencier américain RiceTec, d'une variété de riz basmati appelée "kasmati".
VICTOIRE DES OPPOSANTS AUX OGM
Afin de disposer de tous les éléments nécessaires, le gouvernement a démarré un projet pharaonique de recensement du savoir-faire en matière de médecine traditionnelle : 200 000 traitements – y compris les postures de yoga – ont déjà été répertoriés. Des centaines de scientifiques épluchent les traités anciens de médecine ayurvédique pour y recenser les vertus déjà éprouvées de fruits ou de plantes médicinales.
Cette "bibliothèque numérique du savoir traditionnel", qui compte 30 millions de pages et a été traduite en cinq langues, a déjà permis d'annuler de nombreux brevets. Celui déposé par une université américaine sur le curcuma pour ses vertus dans la lutte contre le cancer a été annulé à la suite d'une plainte du gouvernement indien. Et la demande de brevet déposée en 2007 par le laboratoire pharmaceutique chinois Livzon, auprès de l'Union européenne, sur la menthe et l'Andrographis (échinacée d'Inde), utilisées notamment comme traitement contre la grippe aviaire, a été rejetée.
Mais aucune de ces organisations n'avait été poursuivie en justice. "Il aura fallu six ans à l'Autorité nationale de biodiversité pour engager les poursuites", regrette Leo Saldanha. Après avoir enquêté sur une éventuelle infraction commise par Monsanto et ses partenaires, l'Environment Support Group avait donné l'alerte en février 2010. "Il faut que l'Autorité nationale accélère et multiplie les enquêtes pourlutter contre les cas de biopiraterie", insiste le directeur de l'organisation non gouvernementale.
Cette action en justice contre Monsanto constitue une victoire pour les opposants aux OGM. Seule la culture du coton génétiquement modifié est actuellement autorisée en Inde. Elle a propulsé le pays au rang de deuxième producteur mondial, devant les Etats-Unis. Mais ces nouvelles semences, coûteuses, sont accusées de ruiner les producteurs les plus fragiles.
L'aubergine, très présente dans l'alimentation quotidienne partout dans le pays, est aussi utilisée comme offrande religieuse. Dans le temple d'Udupi, dans le sud de l'Inde, les fidèles du dieu Krishna s'étaient ainsi violemment opposés à la commercialisation de l'aubergine génétiquement modifiée. Ils craignaient desusciter la colère de leur divinité en lui offrant des légumes "impurs".
Julien BouissouSource:
http://www.lemonde.fr/planete/article/2011/08/17/monsanto-poursuivi-pour-biopiraterie-par-l-inde_1560365_3244.html#xtor=AL-32280308
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La Fourchette en colère
dimanche 24 juillet 2011
Quand l’Espagne ramène sa fraise, ce fruit renie son histoire
Samedi 23 Juillet 2011, Par Claude-Marie Vadrot
Chronique « jardins » du week-end. Fruits et légumes peuvent-ils aussi être un objet historique et politique ? Retour, pour ce huitième et dernier épisode de la saison estivale, sur l’histoire de la fraise.
Pour la seconde fois de l’année, dopés par la pluie qui les arrose depuis une semaine, mes fraisiers de bord de Loire sont en fleur. Normal. Au milieu du mois d’août, ces remontantes seront à nouveau délicieuses, douces, sucrées et parfumées. Sans comparaison, comme d’ailleurs celles des producteurs de Sologne qui en proposent au marché, avec les dernières fraises d’Espagne qui traînent encore sur les étals, enfin bradés à leur juste prix parce qu’elles ne trouvent plus guère preneurs. Normal également. Les Français commencent à s’apercevoir que ces énormes fruits venus d’Andalousie et cultivés une partie de l’année à contre-saison n’ont pas seulement l’aspect de tomates, mais qu’ils en ont également le goût. Pas la consistance : essayez d’écraser une de ces fraises dans du sucre et vous constaterez qu’elle résiste farouchement. Avant de croquer sous la dent de ceux qui commettront l’imprudence de tenter d’en manger une.
Il s’agit de ce que les producteurs appellent des « fraises industrielles ». Cette variété a été inventée en Californie par des agronomes et des communicants qui ne se sont souciés que de son parfum, pour attirer l’acheteur. Comme tous les produits industriels, ces « choses » subissent l’épreuve de la chimie agricole. Cela commence au mois de septembre par la stérilisation des sols de 5 500 hectares de serres proches du parc national andalou de Doñana avec de la chloropicrine, produit interdit depuis des années, mais pour lequel ces producteurs bénéficient d’une dérogation régulièrement renouvelée. Cette substance n’est pas nouvelle : elle a fait son entrée dans le monde comme composant des gaz de combat pendant la première guerre mondiale et poursuivit sa carrière dans le gazage des Kurdes en Irak.
Le bromure de méthyle (CH3Br) est également utilisé, bien qu’il soit en interdiction progressive depuis la signature du protocole de Montréal pour la sauvegarde de la couche d’ozone. Interdiction totale confirmée en Europe (y compris en Espagne) depuis juillet 2005. Non seulement ce produit endommage la couche d’ozone mais il induit des troubles du système nerveux pour ceux qui le manipulent. Il peut rester en traces dans les fraises qui absorbent ce qu’il en reste dans le sol. Les quantités épandues chaque année sur les terres à fraisiers approchent le millier de tonnes, soit environ 500 kilos à l’hectare. Quand il devient impossible de se procurer ces produits, ils sont élaborés sur place par mélanges, malgré les risques que comportent la fabrication de ces « cocktails ». Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les énormes décharges où s’entassent, avec le plastique des serres, des centaines de bidons abandonnés par les « agriculteurs ».
Des clones de fraisiers, enfournés dans des chambres froides qui leur donnent l’illusion de l’hiver, sont mis en terre dès le mois de novembre et donnent leurs premières fraises à la fin du mois de janvier. Grâce à une nouveau cocktail chimique qui les aide à pousser et à résister aux maladies attaquant les plants fragilisés par ces mauvais traitements. Ils sont d’ailleurs détruits immédiatement après production alors qu’un fraisier, normalement, peut produire plusieurs années avant de s’épuiser. Toutes ces manipulations sont effectuées par des ouvriers et ouvrières agricoles venus, avec ou sans papiers, en général mal payés, du Maroc, de Roumanie ou d’Afrique Noire. Personne ne se préoccupant des conséquences de ces produits sur leur santé, qu’il s’agisse des affections respiratoires, des maladies de peau ou des cancers.
Ensuite, ces fraises parcourent en quelques jours plus de 2 000 kilomètres en camions pour être livrées en France, en Allemagne et en Grande Bretagne sans que nul ne se soucie de leur contribution à l’émission de gaz à effet de serre. Elles ont longtemps constitué un produit d’appel pour les grandes surfaces puisqu’en 2010, la France en a consommé, en frais et en confitures, un peu moins de 80 000 tonnes, soit plus que la production française. Consommation avec traces de tous les produits chimiques utilisés en prime. On peut commencer à parler au passé car il semble que les consommateurs prennent peu à peu conscience du danger et de l’incongruité de ces fraises hors-saison que des agriculteurs du sud de la France commencent à cultiver.
Ces fruits sont à des années lumière de la fraise (Fragara Chiloensis) qu’un architecte militaire naval au nom prédestiné d’Amédée-François Frézier (si, si...), qui était aussi botaniste, rapporta d’un voyage de deux ans et demi sur le Saint-Joseph, un bateau de guerre déguisé en navire de commerce qui le mena au Chili par le Brésil et le passage du Cap Horn. Un périple d’exploration mais aussi d’espionnage militaire. Sur une île chilienne, Amédée-François découvrit une fraise presque blanche et inconnue. Il en rapporta une dizaine de plants. Au péril de sa vie car il devait faire face, comme d’autres naturalistes dans les mêmes circonstances, aux protestations d’un équipage dont l’eau était rationnée, alors qu’il devait arroser ses fraisiers tous les jours.
À son retour, Frézier fit cadeau d’une partie de son trésor à Antoine de Jussieu, l’un des naturalistes de ce qui devint à la Révolution le Muséum national d’histoire naturelle. Un trésor, car la France ne connaissait alors que la fraise des bois (Fragana vesca) dont s’était goinfré Louis XIV. En 1739, le capitaine Frézier obtint une flatteuse promotion en Bretagne. Il y emporta une partie de ses précieux fraisiers qu’il avait soigneusement multiplié. Il s’installa tout près de Plougastel-Daoulas, ce qui explique que cette commune soit rapidement devenue une « capitale » de la fraise à laquelle elle a consacré un petit musée il y a quelques années. Cette fraise, améliorée, croisée dès le XVIIIe siècle avec la fraise des bois et avec la fraise de Virginie qui existait en France à l’état sauvage et jardiné, devint la fraise aux multiples variétés qui enchante les jardins. Où elle fait honneur à son nom latin, fragaria, « celle qui embaume »...
Il s’agit de ce que les producteurs appellent des « fraises industrielles ». Cette variété a été inventée en Californie par des agronomes et des communicants qui ne se sont souciés que de son parfum, pour attirer l’acheteur. Comme tous les produits industriels, ces « choses » subissent l’épreuve de la chimie agricole. Cela commence au mois de septembre par la stérilisation des sols de 5 500 hectares de serres proches du parc national andalou de Doñana avec de la chloropicrine, produit interdit depuis des années, mais pour lequel ces producteurs bénéficient d’une dérogation régulièrement renouvelée. Cette substance n’est pas nouvelle : elle a fait son entrée dans le monde comme composant des gaz de combat pendant la première guerre mondiale et poursuivit sa carrière dans le gazage des Kurdes en Irak.
Le bromure de méthyle (CH3Br) est également utilisé, bien qu’il soit en interdiction progressive depuis la signature du protocole de Montréal pour la sauvegarde de la couche d’ozone. Interdiction totale confirmée en Europe (y compris en Espagne) depuis juillet 2005. Non seulement ce produit endommage la couche d’ozone mais il induit des troubles du système nerveux pour ceux qui le manipulent. Il peut rester en traces dans les fraises qui absorbent ce qu’il en reste dans le sol. Les quantités épandues chaque année sur les terres à fraisiers approchent le millier de tonnes, soit environ 500 kilos à l’hectare. Quand il devient impossible de se procurer ces produits, ils sont élaborés sur place par mélanges, malgré les risques que comportent la fabrication de ces « cocktails ». Pour s’en convaincre, il suffit de parcourir les énormes décharges où s’entassent, avec le plastique des serres, des centaines de bidons abandonnés par les « agriculteurs ».
Des clones de fraisiers, enfournés dans des chambres froides qui leur donnent l’illusion de l’hiver, sont mis en terre dès le mois de novembre et donnent leurs premières fraises à la fin du mois de janvier. Grâce à une nouveau cocktail chimique qui les aide à pousser et à résister aux maladies attaquant les plants fragilisés par ces mauvais traitements. Ils sont d’ailleurs détruits immédiatement après production alors qu’un fraisier, normalement, peut produire plusieurs années avant de s’épuiser. Toutes ces manipulations sont effectuées par des ouvriers et ouvrières agricoles venus, avec ou sans papiers, en général mal payés, du Maroc, de Roumanie ou d’Afrique Noire. Personne ne se préoccupant des conséquences de ces produits sur leur santé, qu’il s’agisse des affections respiratoires, des maladies de peau ou des cancers.
Ensuite, ces fraises parcourent en quelques jours plus de 2 000 kilomètres en camions pour être livrées en France, en Allemagne et en Grande Bretagne sans que nul ne se soucie de leur contribution à l’émission de gaz à effet de serre. Elles ont longtemps constitué un produit d’appel pour les grandes surfaces puisqu’en 2010, la France en a consommé, en frais et en confitures, un peu moins de 80 000 tonnes, soit plus que la production française. Consommation avec traces de tous les produits chimiques utilisés en prime. On peut commencer à parler au passé car il semble que les consommateurs prennent peu à peu conscience du danger et de l’incongruité de ces fraises hors-saison que des agriculteurs du sud de la France commencent à cultiver.
Ces fruits sont à des années lumière de la fraise (Fragara Chiloensis) qu’un architecte militaire naval au nom prédestiné d’Amédée-François Frézier (si, si...), qui était aussi botaniste, rapporta d’un voyage de deux ans et demi sur le Saint-Joseph, un bateau de guerre déguisé en navire de commerce qui le mena au Chili par le Brésil et le passage du Cap Horn. Un périple d’exploration mais aussi d’espionnage militaire. Sur une île chilienne, Amédée-François découvrit une fraise presque blanche et inconnue. Il en rapporta une dizaine de plants. Au péril de sa vie car il devait faire face, comme d’autres naturalistes dans les mêmes circonstances, aux protestations d’un équipage dont l’eau était rationnée, alors qu’il devait arroser ses fraisiers tous les jours.
À son retour, Frézier fit cadeau d’une partie de son trésor à Antoine de Jussieu, l’un des naturalistes de ce qui devint à la Révolution le Muséum national d’histoire naturelle. Un trésor, car la France ne connaissait alors que la fraise des bois (Fragana vesca) dont s’était goinfré Louis XIV. En 1739, le capitaine Frézier obtint une flatteuse promotion en Bretagne. Il y emporta une partie de ses précieux fraisiers qu’il avait soigneusement multiplié. Il s’installa tout près de Plougastel-Daoulas, ce qui explique que cette commune soit rapidement devenue une « capitale » de la fraise à laquelle elle a consacré un petit musée il y a quelques années. Cette fraise, améliorée, croisée dès le XVIIIe siècle avec la fraise des bois et avec la fraise de Virginie qui existait en France à l’état sauvage et jardiné, devint la fraise aux multiples variétés qui enchante les jardins. Où elle fait honneur à son nom latin, fragaria, « celle qui embaume »...
Photo : Oli Scarff / Getty Images /AFP
Source: http://www.politis.fr/Quand-l-Espagne-ramene-sa-fraise,14956.html
Source: http://www.politis.fr/Quand-l-Espagne-ramene-sa-fraise,14956.html
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La Fourchette en colère
dimanche 17 juillet 2011
L’abricot, une gourmandise gâchée par la grande distribution
Samedi 16 Juillet 2011, Par Claude-Marie Vadrot
Chronique « jardins » du week-end. Fruits et légumes peuvent-ils aussi être un objet historique et politique ? Retour, pour ce septième épisode de fin de semaine, sur l’histoire de l’abricot.
Depuis quelques semaines, les autorités françaises assurent veiller aux frontières pour vérifier que les abricots ne soient pas bactériologiquement ou chimiquement pollués. Il faut bien faire plaisir à la FNSEA et détourner les agriculteurs de la colère dirigée contre les grandes surfaces qui exploitent autant les Espagnols que les Français. Mais à la frontière, espagnole ou autre, comme à l’intérieur du pays, nul ne vérifie si les abricots sont « mangeables ». Car ces abricots sont la plupart du temps dégueulasses : durs, cotonneux, sans jus et sans goût. Car non seulement les vergers sont irrigués à l’excès, mais en plus les fruits sont cueillis avant d’être mûrs pour pouvoir supporter des transports de plusieurs centaines voire milliers de kilomètres. De quoi détourner du fameux et ridicule slogan « Cinq fruits ou légumes par jour ». Alors que c’est si bon un abricot quand ce fruit, venu d’Asie centrale, est cultivé normalement et consommé localement.
Les meilleurs, je les ai cueillis sur des abricotiers sauvages des vallées basses de Kirghizie, ce pays d’Asie centrale où s’ébattent depuis des millénaires d’immenses troupeaux de chevaux pratiquement sauvages, conduits par des bergers se nourrissant pendant leurs transhumances de ces petits fruits délicieux et de lait de jument fermenté. Dans ces vergers naturels, les abricots jaunes veinés de rouge sont pratiquement ronds, jamais fibreux et surtout contiennent, comme une prune, un jus abondant et parfumé.
Dans cette région d’ailleurs poussent partout des pruniers sauvages qui offrent des délices [1]. Ce Prunus armeniaca vulgaris, que l’on retrouve au Tadjikistan et dans tout le nord de la Chine, pratiquement jusqu’à Pékin, est probablement l’ancêtre de toutes les variétés d’abricots ; y compris l’abricotier de Sibérie, Prunus sibirica, qui donne des fruits minuscules à ne manger qu’après cuisson. En Mongolie, les nomades font sécher le délicieux Prunus manshurica au vent et au soleil des hauts plateaux ; son arbre résiste à des froids de -40 à -50 ° : l’abricotier n’est pas seulement un fruitier des régions chaudes. Son nom latin évoque l’Arménie car les naturalistes ont longtemps pensé qu’il avait surgit dans le Caucase.
En fait, l’abricotier y a été importé par les premières vagues mongoles où il a retrouvé un état sauvage. C’est en Chine que sa culture paraît être la plus ancienne, au moins deux mille ans avant J.C. Peu à peu, différents groupes d’envahisseurs l’ont rapproché de l’Europe où il serait arrivé juste avant le début de l’ère chrétienne puisque Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, l’évoque longuement sous le nom de Malum praecocium ; allusion à sa floraison très précoce (pour ceux qui, comme moi, n’ont pas pris l’option latin au bac...).
Qui n’a jamais cueilli un abricot sur l’arbre ne connaît pas son goût : les naturalistes et les chercheurs de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) s’accordent pour dire que ce fruit n’acquiert toutes ses qualités que cueilli, ou même ramassé lorsqu’il se détache lui-même de l’arbre, parfaitement mur. Ensuite, il ne mûrit plus du tout et ceux qui nous parviennent sur les marchés, malgré leur « belle » couleur orangée soigneusement travaillée par les obtenteurs industriels, sont souvent durs comme des pierres. Pour découvrir ou redécouvrir ce fruit, il faut le cultiver dans son jardin ou même sur son balcon. Quitte à le semer, ce qui donne en général d’excellents résultats gustatifs ; il est possible aussi, cet été, de le greffer sur un prunier : l’abricotier est plus facile à apprivoiser que l’affirme sa réputation.
À 140 kilomètres de Paris, à la limite du Gâtinais et du Berry, je m’essaie à la culture de l’abricotier depuis le début des années 1980. Avec des résultats qui n’étaient franchement pas brillants. Les choses ont commencé à changer il y a une dizaine d’années, pour au moins trois raisons. D’abord, il existe désormais à nouveau dans le commerce des variétés adaptées aux régions fraîches, comme le « Bergeron », le « Luizet », le « Rouge des Mauves », celui dit de « Meudon » ou le « Muscat ». D’après les anciens traités de jardinage, le « Royal » (très sucré) a été inventé au début du XIXe siècle au Jardin du Luxembourg. Ensuite, j’ai choisi de palisser des abricotiers le long d’un mur tourné vers le sud-ouest : mur qui protège des vents froids du printemps et accumule la chaleur diurne pour la restituer dans la nuit et au petit matin, au moment où la température s’abaisse. Enfin, il est clair que l’évolution globale du climat protège la fleur sensible au gel. L’augmentation des températures moyennes printanières, même légère, favorise ce fruit. Le temps n’est plus ou l’abricotier de région parisienne ne donnait des fruits que tous les quatre ou cinq ans.
L’abricotier, malgré toutes les améliorations dont il a été l’objet, n’aime que les terres plutôt légères (sauf le Myrobolan), déteste les vents, froids ou chauds, et supporte mal les tailles, comme d’ailleurs la plupart des arbres fruitiers à noyau. Sauf lorsque des branches meurent sous un excès de gomme, ce qui est fréquent. Par contre, pour les variétés utilisées en France, il peut supporter des gels hivernaux de -20°. Il faut le planter dès l’automne dans un endroit abrité, l’arroser abondamment, le laisser vivre sa vie en le protégeant, à la chute des feuilles et avant la floraison, avec de la bouillie bordelaise. Mise en place automnale aussi dans le cas où l’on souhaite installer une variété naine (le Luizet par exemple), sur un balcon ou sur une terrasse. Un pot d’une quarantaine de centimètres, avec une terre régulièrement complétée en corne broyée, est nécessaire. Bien sûr, la récolté ne sera pas, sauf exception, extraordinaire, mais permettra de retrouver le véritable goût de l’abricot.
Une révélation inoubliable pour oublier les cochonneries vendues en supermarché. Souvent les mêmes, du reste, que certains « faux producteurs » tentent d’écouler le long des routes des vacances...
Les meilleurs, je les ai cueillis sur des abricotiers sauvages des vallées basses de Kirghizie, ce pays d’Asie centrale où s’ébattent depuis des millénaires d’immenses troupeaux de chevaux pratiquement sauvages, conduits par des bergers se nourrissant pendant leurs transhumances de ces petits fruits délicieux et de lait de jument fermenté. Dans ces vergers naturels, les abricots jaunes veinés de rouge sont pratiquement ronds, jamais fibreux et surtout contiennent, comme une prune, un jus abondant et parfumé.
Dans cette région d’ailleurs poussent partout des pruniers sauvages qui offrent des délices [1]. Ce Prunus armeniaca vulgaris, que l’on retrouve au Tadjikistan et dans tout le nord de la Chine, pratiquement jusqu’à Pékin, est probablement l’ancêtre de toutes les variétés d’abricots ; y compris l’abricotier de Sibérie, Prunus sibirica, qui donne des fruits minuscules à ne manger qu’après cuisson. En Mongolie, les nomades font sécher le délicieux Prunus manshurica au vent et au soleil des hauts plateaux ; son arbre résiste à des froids de -40 à -50 ° : l’abricotier n’est pas seulement un fruitier des régions chaudes. Son nom latin évoque l’Arménie car les naturalistes ont longtemps pensé qu’il avait surgit dans le Caucase.
En fait, l’abricotier y a été importé par les premières vagues mongoles où il a retrouvé un état sauvage. C’est en Chine que sa culture paraît être la plus ancienne, au moins deux mille ans avant J.C. Peu à peu, différents groupes d’envahisseurs l’ont rapproché de l’Europe où il serait arrivé juste avant le début de l’ère chrétienne puisque Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, l’évoque longuement sous le nom de Malum praecocium ; allusion à sa floraison très précoce (pour ceux qui, comme moi, n’ont pas pris l’option latin au bac...).
Qui n’a jamais cueilli un abricot sur l’arbre ne connaît pas son goût : les naturalistes et les chercheurs de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) s’accordent pour dire que ce fruit n’acquiert toutes ses qualités que cueilli, ou même ramassé lorsqu’il se détache lui-même de l’arbre, parfaitement mur. Ensuite, il ne mûrit plus du tout et ceux qui nous parviennent sur les marchés, malgré leur « belle » couleur orangée soigneusement travaillée par les obtenteurs industriels, sont souvent durs comme des pierres. Pour découvrir ou redécouvrir ce fruit, il faut le cultiver dans son jardin ou même sur son balcon. Quitte à le semer, ce qui donne en général d’excellents résultats gustatifs ; il est possible aussi, cet été, de le greffer sur un prunier : l’abricotier est plus facile à apprivoiser que l’affirme sa réputation.
À 140 kilomètres de Paris, à la limite du Gâtinais et du Berry, je m’essaie à la culture de l’abricotier depuis le début des années 1980. Avec des résultats qui n’étaient franchement pas brillants. Les choses ont commencé à changer il y a une dizaine d’années, pour au moins trois raisons. D’abord, il existe désormais à nouveau dans le commerce des variétés adaptées aux régions fraîches, comme le « Bergeron », le « Luizet », le « Rouge des Mauves », celui dit de « Meudon » ou le « Muscat ». D’après les anciens traités de jardinage, le « Royal » (très sucré) a été inventé au début du XIXe siècle au Jardin du Luxembourg. Ensuite, j’ai choisi de palisser des abricotiers le long d’un mur tourné vers le sud-ouest : mur qui protège des vents froids du printemps et accumule la chaleur diurne pour la restituer dans la nuit et au petit matin, au moment où la température s’abaisse. Enfin, il est clair que l’évolution globale du climat protège la fleur sensible au gel. L’augmentation des températures moyennes printanières, même légère, favorise ce fruit. Le temps n’est plus ou l’abricotier de région parisienne ne donnait des fruits que tous les quatre ou cinq ans.
L’abricotier, malgré toutes les améliorations dont il a été l’objet, n’aime que les terres plutôt légères (sauf le Myrobolan), déteste les vents, froids ou chauds, et supporte mal les tailles, comme d’ailleurs la plupart des arbres fruitiers à noyau. Sauf lorsque des branches meurent sous un excès de gomme, ce qui est fréquent. Par contre, pour les variétés utilisées en France, il peut supporter des gels hivernaux de -20°. Il faut le planter dès l’automne dans un endroit abrité, l’arroser abondamment, le laisser vivre sa vie en le protégeant, à la chute des feuilles et avant la floraison, avec de la bouillie bordelaise. Mise en place automnale aussi dans le cas où l’on souhaite installer une variété naine (le Luizet par exemple), sur un balcon ou sur une terrasse. Un pot d’une quarantaine de centimètres, avec une terre régulièrement complétée en corne broyée, est nécessaire. Bien sûr, la récolté ne sera pas, sauf exception, extraordinaire, mais permettra de retrouver le véritable goût de l’abricot.
Une révélation inoubliable pour oublier les cochonneries vendues en supermarché. Souvent les mêmes, du reste, que certains « faux producteurs » tentent d’écouler le long des routes des vacances...
Photo : Mychèle Daniau / AFP
Notes
[1] Testés la semaine dernière par la rédaction de Politis avant les tomates cerises fort goûteuses.Source: http://www.politis.fr/L-abricot-une-gourmandise-gachee,14878.html
Publié par
La Fourchette en colère
samedi 9 juillet 2011
Le climat réchauffe le vin
Samedi 9 Juillet 2011, Par Claude-Marie Vadrot
Chronique « jardins » du week-end. Fruits et légumes peuvent-ils aussi être un objet historique et politique ? Retour, pour ce sixième épisode de fin de semaine, sur l’histoire du vin.
Les raisins de mes quelques treilles sont déjà gorgés de jus, y compris les deux de cépage Noah récupérées sous les éboulis d’un mur il y a une dizaine d’années : récupérées car cette variété est interdite depuis 1935. Il paraît que son vin rendait fou. En mon jardin, comme dans la plupart des vignobles français, le printemps chaud a encore accentué les effets du réchauffement climatique qui, depuis la fin de la dernière guerre, a avancé les vendanges d’environ trois semaines et fait grimper, selon les régions, le vin de deux ou trois degrés. Un jour pas si lointain, des vignobles fameux devront quitter les plaines où ils se sont installés depuis des millénaires pour grimper sur les collines. Au frais. Une promesse de bouleversement de la carte des vins qui affiche une belle ancienneté.
Des vestiges archéologiques datant de 6 000 ans et de Babylone mentionnent déjà clairement la vigne et le vin. D’après la légende biblique, Noé aurait pas mal forcé sur le breuvage fermenté issu de sa vigne une fois débarqué de son arche et le déluge calmé. Après tant d’émotion, on le comprend. Le mythe rejoint ainsi la réalité préhistorique puisque, non loin du mont Ararat sur lequel s’échoua l’arche au cœur des montagnes du Caucase, les archéologues ont identifié l’apparition de plusieurs variétés de vignes cultivées il y a 7 000 ans ; époque à la laquelle les hommes, comme ceux de Mésopotamie, sur les bords du Tigre et de l’Euphrate, ne tiraient pas de ces plantations que du jus de raisin.
Ce qui signifie clairement que les joies et les errements bachiques (avec modération…) des hommes et des femmes sont aussi vieux que l’agriculture. Il n’est pas surprenant que les premières traces de vignes et surtout de jarres destinées à en recueillir le produit aient été relevées en Géorgie, le pays où la vendange reste une institution et une fête nationale ; à la fin des années 1950, Alexandre Dumas alors en voyage s’y vit accorder un diplôme de « très grand buveur » par le prince Tchavtchavadzé.
Hommage rendu par des Géorgiens dont la grande performance était et reste de lamper leurs vins dans des hanaps de deux ou trois litres. Pour moi, ce pays est à jamais celui de la vigne et du vin. Plus tard dans l’histoire, 2 500 ans avant notre ère, les ancêtres des Géorgiens ayant fait école, des bas-reliefs égyptiens ont fixé pour la postérité les scènes de vendanges et de foulage du raisin. Dès cette époque, et notamment en Mésopotamie, le raisin qui se conservait mal se faisait sécher au soleil. L’invention du raisin sec, produit qui est à la portée du jardinier amateur, est à la fois accidentelle et contemporaine de celle du vin.
En France, plus exactement en Gaule celtique, c’est dans les environs de Marseille, alors Massilia, quelques 600 ans avant notre ère, que les vignes s’installèrent sur notre territoire. En quelques dizaines d’années, par la grâce ou la faute des Phocéens qui avaient apporté cette culture et ces habitudes de Grèce, de pauvres piquettes très chargées en tanin (l’analyse des amphores l’a prouvé) commencèrent à concurrencer la cervoise. Les vignes se répandirent si rapidement sous les Romains, qui les trimballaient au rythme de leurs conquêtes, qu’un siècle avant J.C., l’empereur Domitien ordonna l’arrachage de la moitié du vignoble méditerranéen français. Celui-ci faisait une concurrence déloyale à la production romaine de vin.
Bien plus tard dans les années 1730, Louis XV en fera autant pour juguler la production de vins médiocres qui étaient de véritables « pousse-au-crime ». Sous les Romains comme sous les Louis XV et XVI, ce genre d’ukase entraîna l’augmentation des cultures pour le seul raisin, le frais et celui que l’on séchait au soleil. Des Romains aux Gaulois, la vigne gagna le nord, passant par le Bordelais et la Bourgogne. La progression fut telle qu’au Moyen Âge, et pour longtemps, Paris et la région parisienne devinrent le plus grand vignoble de France.
La preuve, surtout en ces temps de réchauffement climatique, que s’offrir une ou plusieurs treilles dans un jardin de la région parisienne, même en ses départements septentrionaux, ne relève ni de la lubie ni de l’utopie. Il suffit d’un mur exposé au soleil pour qu’une vigne s’épanouisse et donne très rapidement du raisin, qu’il soit rouge, blanc ou doré. Pour avoir une certitude de réussite il faut, dès le printemps, une exposition quotidienne d’un minimum de six heures au soleil. Rien de plus résistant que les vieilles treilles : défrichant un espace oublié de mon jardin, je viens d’en exhumer deux plantées il y a au moins 80 ans. Elles survivaient dans un amas de pierres et de ronces : quelques rameaux gros comme le poing relevés et palissés, les racines adventices qui s’étaient formées au contact du sol coupées, elles donnent généreusement.
Beaucoup de jardins et de terrains cachent ainsi des vignes oubliées dont on peut faire, maintenant et facilement, des boutures qui permettent de récupérer une vieille variété. Car il fut un temps pas si lointain ou presque toutes les maisons s’offraient le plaisir automnal du raisin de la treille. Il en reste encore dans Paris, dans le XXe et le XIIIe notamment. Et même dans le XIe, à quelques mètres de la rédaction de Politis ! Avec les glycines, c’est ce qui résiste le mieux au temps, même lorsqu’au sol, leur espace vital est réduit à une margelle en pierre ou en ciment de quelques dizaines de centimètres carrés.
La treille de l’impasse Delaunay, juste à côté de Politis (Paris XIe)
Pour le vin, ne rêvez pas, il en faut quand même beaucoup et surtout cela reste un art difficile à maîtriser si on ne veut pas imposer une redoutable piquette maison à tous les amis en visite. Par contre, avec un mini pressoir, le jus de raisin immédiatement mis au frais pour qu’il ne fermente pas est aussi le plaisir des dieux. Même s’il est cultivé dans un énorme pot en terre sur un balcon.
Des vestiges archéologiques datant de 6 000 ans et de Babylone mentionnent déjà clairement la vigne et le vin. D’après la légende biblique, Noé aurait pas mal forcé sur le breuvage fermenté issu de sa vigne une fois débarqué de son arche et le déluge calmé. Après tant d’émotion, on le comprend. Le mythe rejoint ainsi la réalité préhistorique puisque, non loin du mont Ararat sur lequel s’échoua l’arche au cœur des montagnes du Caucase, les archéologues ont identifié l’apparition de plusieurs variétés de vignes cultivées il y a 7 000 ans ; époque à la laquelle les hommes, comme ceux de Mésopotamie, sur les bords du Tigre et de l’Euphrate, ne tiraient pas de ces plantations que du jus de raisin.
Ce qui signifie clairement que les joies et les errements bachiques (avec modération…) des hommes et des femmes sont aussi vieux que l’agriculture. Il n’est pas surprenant que les premières traces de vignes et surtout de jarres destinées à en recueillir le produit aient été relevées en Géorgie, le pays où la vendange reste une institution et une fête nationale ; à la fin des années 1950, Alexandre Dumas alors en voyage s’y vit accorder un diplôme de « très grand buveur » par le prince Tchavtchavadzé.
Hommage rendu par des Géorgiens dont la grande performance était et reste de lamper leurs vins dans des hanaps de deux ou trois litres. Pour moi, ce pays est à jamais celui de la vigne et du vin. Plus tard dans l’histoire, 2 500 ans avant notre ère, les ancêtres des Géorgiens ayant fait école, des bas-reliefs égyptiens ont fixé pour la postérité les scènes de vendanges et de foulage du raisin. Dès cette époque, et notamment en Mésopotamie, le raisin qui se conservait mal se faisait sécher au soleil. L’invention du raisin sec, produit qui est à la portée du jardinier amateur, est à la fois accidentelle et contemporaine de celle du vin.
En France, plus exactement en Gaule celtique, c’est dans les environs de Marseille, alors Massilia, quelques 600 ans avant notre ère, que les vignes s’installèrent sur notre territoire. En quelques dizaines d’années, par la grâce ou la faute des Phocéens qui avaient apporté cette culture et ces habitudes de Grèce, de pauvres piquettes très chargées en tanin (l’analyse des amphores l’a prouvé) commencèrent à concurrencer la cervoise. Les vignes se répandirent si rapidement sous les Romains, qui les trimballaient au rythme de leurs conquêtes, qu’un siècle avant J.C., l’empereur Domitien ordonna l’arrachage de la moitié du vignoble méditerranéen français. Celui-ci faisait une concurrence déloyale à la production romaine de vin.
Bien plus tard dans les années 1730, Louis XV en fera autant pour juguler la production de vins médiocres qui étaient de véritables « pousse-au-crime ». Sous les Romains comme sous les Louis XV et XVI, ce genre d’ukase entraîna l’augmentation des cultures pour le seul raisin, le frais et celui que l’on séchait au soleil. Des Romains aux Gaulois, la vigne gagna le nord, passant par le Bordelais et la Bourgogne. La progression fut telle qu’au Moyen Âge, et pour longtemps, Paris et la région parisienne devinrent le plus grand vignoble de France.
La preuve, surtout en ces temps de réchauffement climatique, que s’offrir une ou plusieurs treilles dans un jardin de la région parisienne, même en ses départements septentrionaux, ne relève ni de la lubie ni de l’utopie. Il suffit d’un mur exposé au soleil pour qu’une vigne s’épanouisse et donne très rapidement du raisin, qu’il soit rouge, blanc ou doré. Pour avoir une certitude de réussite il faut, dès le printemps, une exposition quotidienne d’un minimum de six heures au soleil. Rien de plus résistant que les vieilles treilles : défrichant un espace oublié de mon jardin, je viens d’en exhumer deux plantées il y a au moins 80 ans. Elles survivaient dans un amas de pierres et de ronces : quelques rameaux gros comme le poing relevés et palissés, les racines adventices qui s’étaient formées au contact du sol coupées, elles donnent généreusement.
Beaucoup de jardins et de terrains cachent ainsi des vignes oubliées dont on peut faire, maintenant et facilement, des boutures qui permettent de récupérer une vieille variété. Car il fut un temps pas si lointain ou presque toutes les maisons s’offraient le plaisir automnal du raisin de la treille. Il en reste encore dans Paris, dans le XXe et le XIIIe notamment. Et même dans le XIe, à quelques mètres de la rédaction de Politis ! Avec les glycines, c’est ce qui résiste le mieux au temps, même lorsqu’au sol, leur espace vital est réduit à une margelle en pierre ou en ciment de quelques dizaines de centimètres carrés.
Pour le vin, ne rêvez pas, il en faut quand même beaucoup et surtout cela reste un art difficile à maîtriser si on ne veut pas imposer une redoutable piquette maison à tous les amis en visite. Par contre, avec un mini pressoir, le jus de raisin immédiatement mis au frais pour qu’il ne fermente pas est aussi le plaisir des dieux. Même s’il est cultivé dans un énorme pot en terre sur un balcon.
Publié par
La Fourchette en colère
samedi 2 juillet 2011
Le coquelicot : réfugié de Monsanto au jardin
Lu dans Politis:
Samedi 2 Juillet 2011, Par Claude-Marie Vadrot
Chronique « jardins » du week-end. Fruits et légumes peuvent-ils aussi être un objet historique et politique ? Retour, pour ce cinquième épisode de fin de semaine, sur l’histoire du coquelicot.
Le myosotis, et puis la rose
Ce sont des fleurs qui disent quelque chose
Mais pour aimer les coquelicots
Et n’aimer que ça... faut être idiot !
T’as peut-être raison, oui mais voilà :
Quand je t’aurai dit, tu comprendras....
Venu de la Mésopotamie, d’une région connue sous le nom de croissant fertile située autour des immenses marais de Bassora, là où certains situent le paradis, le Papaver rhoeas a suivi la progression des céréales cultivées vers l’Europe il y des milliers d’années. La mythologie grecque raconte que cette fleur fut inventée à cause de Perséphone, fille de Zeus et de Déméter, la déesse de l’agriculture dont le nom a, logiquement été récupéré par les adeptes de la culture biodynamique.
Perséphone, donc, ayant disparu parce que guignée par un autre affreux dieu, sa mère l’aurait retrouvée avant d’inventer le coquelicot pour la calmer. Et pour être certaine que cette fleur se retrouverait partout, elle ordonna qu’il pousse dans tous les champs de blé où elle pourrait se coucher. Pourquoi pas. Mais ma familiarité avec les dieux, anciens et nouveaux, étant fort limitée, je ne garantis rien. En revanche, il est certain que ce pavot, toujours présent sur les rives de l’Euphrate et du Tigre, a cheminé lentement vers l’Europe occidentale ainsi que quelques autres plantes messicoles, les plantes associées aux moissons, comme le bleuet. L’un et l’autre ont résisté jusqu’au XXe siècle.
« Ils éclatent dans le blé comme une armée de petits soldats ; mais d’un bien plus beau rouge, ils sont inoffensifs. Leur épée, c’est un épi. C’est le vent qui les fait courir, et chaque coquelicot s’attarde, quand il veut, au bord du sillon, avec le bleuet, sa payse ». En 1896, quand Jules Renard publie ses Histoires naturelles, les désherbants n’existent pas encore. Ces bleuets et ces coquelicots, ils les avaient admirés pendant son enfance nivernaise qui lui inspira son célèbre Poil de Carotte. Mais à Chitry-les-Mines, où sa maison d’enfance existe toujours, les coquelicots ne colorient plus les blés à l’époque des moissons.
Pourchassés par l’agriculture intensive et les soldats inconscients de Montanso, les derniers coquelicots se sont réfugiés sur des bords des routes et des autoroutes ou dans les friches. Quand aux bleuets, ils disparaissent inexorablement. Il nous reste pour imaginer leurs splendeurs mêlées, les extraordinaires peintures impressionnistes du XIXe siècle, comme celles de Claude Monet qui apercevait ce festival estival de fleurs champêtres depuis son jardin de Giverny. Il reste aussi de vieilles photos, des souvenirs et... nos jardins, au sein desquels on se plaît de plus en plus à recréer le naturel chassé. Et quand un champ de céréales passe au bio, la longue dormance de la graine leur permet une résurrection après des dizaines d’années de mauvais traitements.
L’histoire de la propagation des autres espèces de papaver est compliquée et mal connue ; les Arabes et les Chinois s’en disputant le premier usage et les premières cultures, qu’il s’agisse des espèces inoffensives et des espèces médicinales que les récits mélangent souvent, les botanistes voyageurs répugnant parfois à étaler leurs faiblesses et leurs expériences. Si les missionnaires jésuites qui tentèrent d’évangéliser la Chine dès le XVIIe siècle ne font pratiquement jamais mention de la culture du pavot, c’est peut-être parce que, les voies du Seigneur étant impénétrables, ils s’étaient laissés tenter...
Au XVIIe siècle le pavot, version exotique, servit à la mise au point d’un calmant pour dame dont on retrouve le nom dans tous les romans du XIXe : le laudanum. En Europe, ce pavot, versionPapaver orientalis aux fleurs roses, rouges ou blanches, dont on trouve des champs immenses en Europe orientale et en Russie centrale et les pays voisins, ne sert qu’à fournir des minuscules graines noires qui parfument le pain ou les pâtisseries. Seuls les Russes s’obstinent, en faisant de leurs graines un « Kompot », à en tirer une substance qui n’est maléfique que dans leur imagination et quand il est additionné de vodka.
Plus gros et plus grand que le coquelicot, vivace, ce pavot vit fort bien dans nos jardins, s’accommodant de toutes les terres. Il y a quelques jours, un pied superbe épanoui par le beau temps fit rêver de jeunes passants que je dû détromper... Même si cette espèce, les dessins en témoignent, figura en bonne place dans « les plantes magiques et sorcières » et les enluminures du manuscrit des « Grandes heures d’Anne de Bretagne » qui constitue sans doute le premier des traités de la cueillette des plantes et du jardinage. Dans le manuel des plantes cultivées publié en 1883 par Alphonse de Candolle, on trouve toutes les recettes sur l’art et la manière d’utiliser le coquelicot pour agrémenter la bouillie ou le biberon des enfants et calmer quelques maux bénins.
Au jardin, il est possible et surtout nécessaire de sauver le coquelicot en recueillant (en ce moment) les graines de ce réfugié agricole à protéger : il suffit de vider par les orifices du haut la capsule séchée qui succède à la fleur. Puis semer n’importe où dans le jardin ou sur un rebord de fenêtre : le bougre n’est pas regardant sur la qualité de la terre. Pas plus que le bleuet. On en retrouvera partout l’année suivante. De quoi en faire un condiment en grillant quelques instants les graines minuscules avec un peu de sel ou bien une tisane légèrement soporifique avec ses pétales.
Ce sont des fleurs qui disent quelque chose
Mais pour aimer les coquelicots
Et n’aimer que ça... faut être idiot !
T’as peut-être raison, oui mais voilà :
Quand je t’aurai dit, tu comprendras....
Venu de la Mésopotamie, d’une région connue sous le nom de croissant fertile située autour des immenses marais de Bassora, là où certains situent le paradis, le Papaver rhoeas a suivi la progression des céréales cultivées vers l’Europe il y des milliers d’années. La mythologie grecque raconte que cette fleur fut inventée à cause de Perséphone, fille de Zeus et de Déméter, la déesse de l’agriculture dont le nom a, logiquement été récupéré par les adeptes de la culture biodynamique.
Perséphone, donc, ayant disparu parce que guignée par un autre affreux dieu, sa mère l’aurait retrouvée avant d’inventer le coquelicot pour la calmer. Et pour être certaine que cette fleur se retrouverait partout, elle ordonna qu’il pousse dans tous les champs de blé où elle pourrait se coucher. Pourquoi pas. Mais ma familiarité avec les dieux, anciens et nouveaux, étant fort limitée, je ne garantis rien. En revanche, il est certain que ce pavot, toujours présent sur les rives de l’Euphrate et du Tigre, a cheminé lentement vers l’Europe occidentale ainsi que quelques autres plantes messicoles, les plantes associées aux moissons, comme le bleuet. L’un et l’autre ont résisté jusqu’au XXe siècle.
« Ils éclatent dans le blé comme une armée de petits soldats ; mais d’un bien plus beau rouge, ils sont inoffensifs. Leur épée, c’est un épi. C’est le vent qui les fait courir, et chaque coquelicot s’attarde, quand il veut, au bord du sillon, avec le bleuet, sa payse ». En 1896, quand Jules Renard publie ses Histoires naturelles, les désherbants n’existent pas encore. Ces bleuets et ces coquelicots, ils les avaient admirés pendant son enfance nivernaise qui lui inspira son célèbre Poil de Carotte. Mais à Chitry-les-Mines, où sa maison d’enfance existe toujours, les coquelicots ne colorient plus les blés à l’époque des moissons.
Pourchassés par l’agriculture intensive et les soldats inconscients de Montanso, les derniers coquelicots se sont réfugiés sur des bords des routes et des autoroutes ou dans les friches. Quand aux bleuets, ils disparaissent inexorablement. Il nous reste pour imaginer leurs splendeurs mêlées, les extraordinaires peintures impressionnistes du XIXe siècle, comme celles de Claude Monet qui apercevait ce festival estival de fleurs champêtres depuis son jardin de Giverny. Il reste aussi de vieilles photos, des souvenirs et... nos jardins, au sein desquels on se plaît de plus en plus à recréer le naturel chassé. Et quand un champ de céréales passe au bio, la longue dormance de la graine leur permet une résurrection après des dizaines d’années de mauvais traitements.
L’histoire de la propagation des autres espèces de papaver est compliquée et mal connue ; les Arabes et les Chinois s’en disputant le premier usage et les premières cultures, qu’il s’agisse des espèces inoffensives et des espèces médicinales que les récits mélangent souvent, les botanistes voyageurs répugnant parfois à étaler leurs faiblesses et leurs expériences. Si les missionnaires jésuites qui tentèrent d’évangéliser la Chine dès le XVIIe siècle ne font pratiquement jamais mention de la culture du pavot, c’est peut-être parce que, les voies du Seigneur étant impénétrables, ils s’étaient laissés tenter...
Au XVIIe siècle le pavot, version exotique, servit à la mise au point d’un calmant pour dame dont on retrouve le nom dans tous les romans du XIXe : le laudanum. En Europe, ce pavot, versionPapaver orientalis aux fleurs roses, rouges ou blanches, dont on trouve des champs immenses en Europe orientale et en Russie centrale et les pays voisins, ne sert qu’à fournir des minuscules graines noires qui parfument le pain ou les pâtisseries. Seuls les Russes s’obstinent, en faisant de leurs graines un « Kompot », à en tirer une substance qui n’est maléfique que dans leur imagination et quand il est additionné de vodka.
Plus gros et plus grand que le coquelicot, vivace, ce pavot vit fort bien dans nos jardins, s’accommodant de toutes les terres. Il y a quelques jours, un pied superbe épanoui par le beau temps fit rêver de jeunes passants que je dû détromper... Même si cette espèce, les dessins en témoignent, figura en bonne place dans « les plantes magiques et sorcières » et les enluminures du manuscrit des « Grandes heures d’Anne de Bretagne » qui constitue sans doute le premier des traités de la cueillette des plantes et du jardinage. Dans le manuel des plantes cultivées publié en 1883 par Alphonse de Candolle, on trouve toutes les recettes sur l’art et la manière d’utiliser le coquelicot pour agrémenter la bouillie ou le biberon des enfants et calmer quelques maux bénins.
Au jardin, il est possible et surtout nécessaire de sauver le coquelicot en recueillant (en ce moment) les graines de ce réfugié agricole à protéger : il suffit de vider par les orifices du haut la capsule séchée qui succède à la fleur. Puis semer n’importe où dans le jardin ou sur un rebord de fenêtre : le bougre n’est pas regardant sur la qualité de la terre. Pas plus que le bleuet. On en retrouvera partout l’année suivante. De quoi en faire un condiment en grillant quelques instants les graines minuscules avec un peu de sel ou bien une tisane légèrement soporifique avec ses pétales.
Photo : C.-M. Vadrot
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La Fourchette en colère
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